Sartre en situation

Volume après volume, les Situations de jadis réunissaient notamment les articles qu’avait donnés Sartre dans Les Temps Modernes. Voici qu’à un rythme régulier et année après année, ils font l’objet d’une réédition aux bons soins d’Arlette Elkaïm-Sartre, qui introduit chaque article d’une mise en perspective. 

Volume après volume, les Situations de jadis réunissaient notamment les articles qu’avait donnés Sartre dans Les Temps Modernes. Voici qu’à un rythme régulier et année après année, ils font l’objet d’une réédition aux bons soins d’Arlette Elkaïm-Sartre, qui introduit chaque article d’une mise en perspective. 

Vient ainsi de sortir un volume IV qui retiendra l’attention de tous ceux auxquels importe la pensée du philosophe et écrivain. Sorti récemment, le Situations, IV, contient entre autres trois textes aussi marquants qu’émouvants.

C’est avant tout la « Réponse à Albert Camus » consommant la rupture entre les deux auteurs et amis. C’est pour suivre « Les communistes et la paix », long texte qui fait de Sartre le compagnon de route du P.C.F.. C’est enfin la « Réponse à Claude Lefort », jeune philosophe trotskyste qui a « infiltré » le comité des T.M. et va fonder sous peu Socialisme ou Barbarie avec Cornelius Castoriadis. Parus en 1952 ou 1953, les trois textes manifestent la forte tension qui travaille la vie intellectuelle française de ce temps ; ils font de la revue sartrienne le haut lieu d’une guerre froide politique et philosophique. Pour rappel, l’Appel de Stockholm, porté par le mouvement communiste, avait été lancé en 1950, année aussi du début de la guerre de Corée.

Il ne s’agit pas ici de reprendre la querelle Sartre-Camus autour de L’Homme révolté du second. Mais on se doit de rappeler que l’intervention d’une tierce personne a fortement envenimé le conflit. Il s’agit de Francis Jeanson qui, au sein de la rédaction des T.M., a accepté de rendre compte du fameux essai. Il va le faire de façon dure et souvent venimeuse. Camus répondra à même les Temps Modernes en faisant mine d’ignorer Jeanson (la lettre s’adresse à « Monsieur le Directeur ») et d’imputer à Sartre les idées et arguments du véritable auteur. De là toute une équivoque qui met forcément Sartre mal l’aise : celui qui a parlé en son nom a outré sa pensée et trahit ses sentiments. Mais Sartre assume : il sait que c’en est fini d’une amitié qui, pour lui, fut réelle. C’est bien ce que dit la première phrase : « Notre amitié n’était pas facile mais je la regretterai ». Et, juste après : « Beaucoup de choses nous rapprochaient, peu nous séparaient. Mais ce peu était encore trop : l’amitié, elle aussi, tend à devenir totalitaire. » (p. 142). L’émotion passe ici par la force des formules et la hauteur d’un ton. Il en ira ainsi au long d’un texte qui rend hommage à l’auteur de L’Étranger, Résistant véritable et homme d’engagement. Mais d’un texte qui s’en prend surtout avec virulence au Camus qui, après la guerre et dès Combat, commença à se retirer sous sa tente, c’est-à-dire à se désintéresser de l’Histoire en ne connaissant plus l’être humain que dans sa révolte contre l’absurdité d’une Nature. Un texte intense au total, qui tient d’une sorte de procès.

« Les communistes et la paix » marque le rapprochement du philosophe d’avec le P.C.F. Curieusement, Sartre écrit ce texte démesuré à propos du double échec que vient de connaître le Parti, celui de la manif contre la venue du général US Ridgway en Europe et celui de la grève pour la libération de Jacques Duclos emprisonné. A chaque fois, les militants n’ont pas suivi. Même s’il déplore du côté soviétique les camps de concentration et les procès scandaleux (Slansky à Prague, les blouses blanches à Moscou), Sartre, tout accaparé par la défense de la classe ouvrière dans son pays, appuie sa longue défense du P.C.F. sur l’opposition entre un camp américain de la guerre auquel est acquis toute la bourgeoisie française et un camp de la paix qui est à la fois national et international. Et Sartre de soutenir l’idée que « L’ouvrier a deux patries, la sienne et la République des Soviets russes. » (p. 203), ce qui ne manque pas d’expliquer les revirements des leaders du P.C.F., mais aussi bien de contredire un propos antérieur de l’auteur : « Un des sentiments les plus profonds et les plus simples du prolétariat […], c’est cette saisie de soi-même comme pur être-là sans relation de solidarité avec le tout social. » (p.201) Et Sartre d’ajouter, se référant à Marx une fois de plus : « il me semble plutôt à moi que l’intérêt de l’ouvrier, c’est de ne plus être ouvrier. » (p. 209) En attendant il l’est bien et il ne lui reste dès lors que de pouvoir s’appuyer sur un Parti fort et représentatif : sans ce parti, dira le vieil ouvrier de Sartre, je n’ai plus rien à moi.

La « Réponse à Claude Lefort » pour terminer. Jeune philosophe adopté par la revue via Merleau-Ponty, Lefort publie, à même les T.M., « le marxisme et Sartre » qui nous ramène à la question du Parti. Sur un ton d’ironie blessante pour le directeur de la revue, Lefort a défendu l’idée que la médiation d’un parti comme d’un syndicat pour mener la lutte des classes n’est en rien une nécessité. Et Sartre de résumer Lefort comme suit et sur un ton continument caustique : « L’ouvrier se produit en produisant : dans la mesure où la technique socialise objectivement la production, le travailleur, subjectivement, se détermine dans son mode de vie, ses conduites, son système de valeurs et son expérience comme socialiste : l’organisation de la classe pour elle-même et dans sa lutte contre le capitalisme esquisse progressivement ce qui sera la société postrévolutionnaire. » (p. 329) Théorie spontanéiste de la révolution, où les choses arriveraient d’elles-mêmes ! Au total, Lefort nie tout simplement la lutte des classes. Mais fallait-il vraiment à Sartre 70 pages pour répondre à cette théorie délirante ? On sent qu’excité, le polémiste s’en est donné à cœur joie.

D’un recueil qui contient d’autres articles encore (y compris un « Venise de ma fenêtre »), nous avons détaché trois images qui montrent un Sartre au plus fort de son engagement politique et des contradictions dans lesquelles celui-ci l’entraîne. Pas facile de défendre un P.C.F. peinant lui-même à soutenir le camp soviétique. Pas simple de vivre la rupture avec Camus qu’a activée un prétendu allié. Plus malaisé encore de se rendre compte que, au sein de sa propre équipe, on est plus ou moins trahi. Mais Sartre a ses armes de défense, que l’on connaît : une bienveillance native qui amortit les chocs, un sens de la dialectique qui s’arme d’ironie. Et puis il y a le style, parfois verbeux, mais, par moments aussi, splendide.

Jean-Paul Sartre, Situations, IV, nouvelle édition revue et augmentée par Arlette Elkaïm-Sartre, Gallimard, 456 p., 29 € 50.

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