Lectures de plage (Sarkozy)

De juin à août 2008, la très utile publication Livres de France, qui passe systématiquement en revue tous les livres paraissant en français, a recensé 21 ouvrages parus sur Nicolas Sarkozy: 13 en juin, 8 en juillet-août.
De juin à août 2008, la très utile publication Livres de France, qui passe systématiquement en revue tous les livres paraissant en français, a recensé 21 ouvrages parus sur Nicolas Sarkozy: 13 en juin, 8 en juillet-août. Et il ne s'agit là que des ouvrages mentionnant explicitement l'individu ou sa fonction présidentielle dans le titre. Un peu par paresse et beaucoup par indifférence, j'ai en effet négligé de vérifier si des livres encore plus essentiels consacrés au même sujet avaient paru sous un titre métaphorique. On peut donc craindre que c'est encore plus conséquent.

On publie ainsi des choses sur Sarkozy même en plein été, pour les plages, avec des couvertures qui, espérons-le, résistent à l'ambre solaire. Les lecteurs vont au rayon Sarkozy, se disent "tiens, je me prendrais bien un petit Sarkozy" comme on achetait autrefois un polar. Et comme dans le cas du polar, on peut choisir son genre: Sarkozy style brigade mondaine, avec la dose de cul conforme au prix d'achat; ou version SAS, avec complots et quand même un peu de cul; variante réaliste (enquête sérieuse, comme avec l'école dite procédurière du roman policier); ou encore style vindicatif d'opposition de gauche, etc.

Que dire de ces intéressantes mœurs intellectuelles et éditoriales? Pour le critique, elles constituent un grand soulagement. A moins d'y consacrer tout son temps, ce qui paraît quand même un peu excessif au regard de la dimension du personnage, il n'est en effet plus possible de suivre, de tout lire, sans parler de l'investissement financier que représenterait l'achat de 21 livres. Et s'il n'est plus possible de tout lire, il n'est du même coup plus nécessaire de lire quoi que ce soit, l'excès aboutissant fort heureusement à l'insignifiance, comme la monnaie en période d'inflation. En général écrasé par le nombre de livres qui paraissent, déprimé par ceux qu'il n'aura pas le temps de lire, le critique se voit ainsi allégé de la partie la plus pénible de son travail: la lecture. Il semble désormais suffisant de savoir compter jusqu'à 21 et de signaler le chiffre aux lecteurs, qui éprouveront à leur tour le même soulagement s'ils s'y prennent bien. On résumerait ainsi l'actualité littéraire à annoncer quelques chiffres tous les mois: 9 pour Sarkozy (légère baisse), 11 pour Britney Spears (légère hausse), dévissage pour Brad Pitt, retour en force de Napoleon, Max Gallo se maintient, etc. Accessoirement, le critique aura ainsi la possibilité de passer plus de temps dans les coktails.

Pour l'observateur légèrement décalé, pas français pour tout dire, ces réjouissantes perspectives suscitent cependant un léger malaise: pourquoi cette hyperinflation de l'intérêt malsain pour un pouvoir malsain? Pourquoi aucun des 21 auteurs n'a-t-il eu la décence de se retenir, de comprendre que l'hyperpouvoir repose sur ceux qu'il fascine, qu'ils se (re)produit en quelque sorte par contagion? Ou croyaient-ils tous qu'ils seraient uniques et leur bouquin un best-seller? Après la démocratisation de la littérature, voici donc celle du commentaire politique. Le droit de parler de Nicolas Sarkozy compte parmi les droits les plus fondamentaux de l'homme. Si vous n'êtes pas pris à la Star Academy, vous avez désormais une alternative. J'écris sur Sarkozy, donc je suis. J'écris sur autre chose et tout le monde s'en fout. Si ça continue, mon éditeur risque même d'annuler mon contrat pour une bio de Johnny Halliday.

 

 

 

 

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