Roland Barthes ou la structure fait peau neuve

Opportuniste, éclectique, sémiologue presque illégitime, célèbre mais en marge, Roland Barthes est une figure duelle qui passionne toujours les contemporains.

Opportuniste, éclectique, sémiologue presque illégitime, célèbre mais en marge, Roland Barthes est une figure duelle qui passionne toujours les contemporains. Sa pensée et son œuvre nous offrent un héritage complexe et protéiforme qui prête souvent à confusion ; la multiplication des possibles dans l’éventail de sa recherche aussi bien structurale que littéraire conduit immanquablement à la naturalisation et à la vulgarisation (voire même à l’abjection, à l’image du disciple de Raymond Picard, René Pommier, qui s’écrie encore à la « trahison »).

C’est donc sur un terrain déjà balisé que s’aventure Marie Gil, qui nous explique que sa biographie n’apporte que peu de matériaux nouveaux (que ce soit en témoignage ou en écrits inédits). Néanmoins son projet s’inscrit dans une démarche tout à fait novatrice quant au regard à poser sur le mythe-Barthes et quant à la question même du biographique.

La préface expose ainsi la conception de l’objet livre à la manière d’un captatio benevolentiae, ce qui est compréhensible étant donné la frilosité d’une doxa universitaire contemporaine en opposition à la veine biographique. « Non pas lire un texte à partir de la vie, mais identifier une vérité enfouie dans le texte, dans l’écriture ». Marie Gil se détache prudemment du soupçon accordé au récit de vie anecdotique typique du XIXème siècle et de la critique historique, une critique à laquelle s’est justement opposé Roland Barthes dans la très célèbre querelle Barthes-Picard en 65-66. Une position ambiguë chez Barthes, qui exprimera à plusieurs reprises sa passion du biographique comme nous le rappelle Marie Gil, non dans le sens d’une critique positiviste, mais dans la notion du «biographème» qui réconcilie la fragmentation du moi et le factuel dans le plaisir.

Il ne s’agit pas ici de trouver le secret d’une vie enterrée dans le texte mais bien de mettre au jour un Texte, une écriture qui écrit la vie. Pour cela Marie Gil part de la théorie barthésienne énoncée dans « l’autobiographie » Roland Barthes par Roland Barthes selon laquelle « la vie est texte ». Ainsi la biographie sera le « lieu » d’une expérience performative où l’idée profonde, presque l’utopie du maître est mise à l’épreuve. L’écriture du je de l’écrivain et de l’écrivant est un lieu avec tout un jeu sur la structure et l’espace : « Une biographie, n’est-elle pas avant tout un essai sur l’espace et la vie une occupation de l’espace ? ».

Ce travail expérimental d’écriture entre en résonnance avec le travail original d’écriture de Barthes. La cohabitation du je analysant et du je barthésien sur le lieu biographique rapelle la notion de réflexivité herméneutique, ce mouvement ternaire de dépassement de la dialectique selon Hegel : voir et aller à la rencontre de l’Autre. Ainsi Marie Gil investit la vie-Texte barthésienne avec des « lectures » théoriques de l’œuvre textuelle en alternance avec des « tranches de vie », afin de dénuder le corps de l’écriture. Même si Marie Gil respecte le schéma traditionnel biographique avec une chronologie précise, elle brouille sciemment les frontières en insérant des fragments anachroniques, donnant au texte une nouvelle unité, hybride et restructurée selon une nouvelle logique, qui n’est plus celle de la chronologie mais celle de l’écriture biographique (qui est bien le moyen de rendre la vie comme texte).

La lecture d’une vie

Paradoxalement, le biographique fait peau neuve et dénonce les clichés ancrés dans l’imaginaire collectif sur l’œuvre de Barthes : « Il faut par conséquent faire un sort à cette doxa qui veut que le « moment » structuraliste ne soit qu’une parenthèse dans son œuvre ». Marie Gil détourne les limites connues du structuralisme pour en faire un des principes fondateurs de la personnalité Barthes et de sa biographie. Celui-ci ne rime plus avec restriction et langage seul mais avec création et littérature. Il est d’ailleurs intéressant de voir à quel point Barthes était mis en marge, ou se mettait lui-même en marge de ses contemporains dans cette volonté d’une critique littéraire structuraliste, pratique impossible selon Lévi-Strauss et « inutile » selon Foucault. L’exclusion systématique fait partie de toute une mécanique qui fait penser à un processus alchimique. Marie Gil fait remonter à la surface une structure de la vie s’organisant autour de la « matrice du vide » : perte du père à la prime enfance, omniprésence « transparente » de la mère, expérience du sanatorium, tuberculose qui nuit à un parcours universitaires classique sont autant d’épisodes factuels qui vont définir un imaginaire et un besoin d’écriture pour « combler le manque ». « Comme un livre, chaque vie est un tissu de signes ». La vie est donc intertextuelle.

Nous voyons bien que selon Marie Gil, structure de la vie et structure textuelle tendent à s’interpénétrer dans un idéal de jouissance grâce à l’écriture. Néanmoins l’écriture comme moteur de vie du scientifique/romancier Barthes joue constamment sur la limite et la biographie elle-même en fait l’expérience. Le processus de réflexion biographique aboutit à ce vide désiré, au silence qui annihile la langue : « Finalement le salut de la littérature c’est qu’il n’y a pas de salut ».

Plus qu’une biographie traditionnelle, Marie Gil nous livre une graphie de la vie dans un lieu théorisant l’espace-vie et la littérature. Ce texte exigeant enclenche des mises en abymes multiples et délivre des effets de résonnance fascinants. Le commentaire constant sur le genre signe son aspect métapoétique mais pas seulement : il invite paradoxalement à la non-remembrance, le texte est un tombeau où nous voyons se dérouler la mort dans l’écriture barthésienne : « Ecrire, ce n’est jamais se déclarer auteur, propriétaire de son texte mais jeter ses cendres : écrire c’est mourir. »

C’est avec amertume que nous quittons l’homme à la fin du livre, non plus un mythe vivant et obscur mais un « personnage » qui semble être mué vers la fatalité, vers le lieu de l’accident définitif, sur la route, prés du Collège de France, alors qu’il sortait d’une entrevue avec François Mitterrand à l’Elysée. Un accident bête, où le tragique absent de la vie de Barthes lors de la présence de la mère aimée prend toute son ampleur après la mort de celle-ci.

C’est dans ces pages où le biographique devient presque roman, la vie un texte et l’homme un personnage que nous avons affaire à un plaisir somme toute littéraire. Outre la plongée dans une époque d’effervescence culturelle, le Roland Barthes de Marie Gil est presque l’écriture du roman que Barthes a toujours rêvé d’approcher : le roman de sa vie, Au lieu de la vie.

Marie Gil, Roland Barthes Au lieu de la vie, Flammarion, « Grandes bibliographies », 562 p., 25 € 65

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