D'où vient le succès?

 Les théories visant à expliquer le succès d'individus ou de collectifs ont toujours une faiblesse : elles se font après-coup

 

Les théories visant à expliquer le succès d'individus ou de collectifs ont toujours une faiblesse : elles se font après-coup, lorsque le succès et confirmé, elles sont bien incapables de prévoir qui seront les prochains outliers, les prochains à se distinguer. Cela étant dit, il faut reconnaître que les analyses de Malcolm Gladwell, lui-même auteur à succès dans le monde anglo-saxon et vulgarisateur brillant, sont extrêmement séduisantes, précisément parce qu'elles démontent beaucoup de mythologies, notamment américaines, qui conçoivent le succès comme un mélange de génie plus ou moins inné, de (bonne) volonté, de chance et d'héroïsme. Non, ce n'est pas cela, le succès. C'est au contraire quelque chose qui est explicable la plupart du temps de façon parfaitement rationnelle.


Prenez l'exemple des joueurs de hockey sur glace canadiens: sélection impitoyable et objective dès le plus jeune âge dans les écoles de hockey, pas de passe-droit ni de privilèges pour personne. Tout semble donc réuni pour qu'opère la sélection naturelle, pour que les "meilleurs" s'imposent, pour que parlent le talent ou même le génie. Jusqu'au jour où on s'aperçoit que 75 % de ceux qui parviennent après dix ou douze ans de formation au top du top, sont tous nés entre janvier et mars. La sélection se fait en fonction de l'âge exact et sur la base de l'année civile. A dix ans, l'avance physique de ceux qui sont nés au début de l'année par rapport à ceux qui sont nés vers la fin est considérable, et tout indique que c'est pour eux un avantage décisif que les "plus forts" vont garder et même augmenter d'une année sur l'autre. Condition nécessaire mais non suffisante, dira-t-on: ce n'est pas si sûr, puisque dans un sport comme le hockey sur glace, le talent est une notion relative et que pour en avoir, il suffit d'en avoir plus que d'autres.


Autre exemple, celui de Bill Gates, génial inventeur de Windows, patron de Microsoft et homme le plus riche de la planète. Son génie se décompose en une série de coïncidences. Il est né comme d'autres stars de la nouvelle économie au bon moment, en 1955 précisément, comme Steve Jobs, patron d'Apple et Eric Schmidt, patron de Google. S'il était né cinq ans plus tôt, il aurait sans doute fait une brave carrière chez IBM. Et cinq ans plus tard, c'est déjà trop tard. A dix ans, ses parents le mettent dans une école privée à Seattle. En 1965, celle-ci est la première de l'État à disposer, grâce à un donateur qui aurait très bien pu ne pas exister, d'un terminal de programmation, ce qui est à l'époque le fin du fin en matière de "nouvelles technologies". Le jeune Gates passe tout son temps de libre à ce terminal de programmation, qui n'intéresse pas encore grand-monde. Quelques années plus tard - il est encore adolescent - il continue de programmer, mais cette fois pour des entreprises qui le paient pour ça. C'est ainsi qu'il devient Bill Gates: son génie, ou du moins son succès, vient des dix-mille heures passées à programmer entre sa dixième et sa vingtième année.

 

C'est la règle des dix-mille heures "de plus", qui ne vaut pas que pour des sportifs ou pour Bill Gates. Elle vaut aussi par exemple pour les Beatles, engagés non pas dans des pubs de Liverpool où ils auraient joué deux heures par soir, mais dans des bars à strip-tease de Hambourg où ils jouent, deux saisons de suite, dix heures chaque nuit. Et elle relativise non seulement l'inné, mais également le "quotient intellectuel" pur, assez inutile s'il manque un contexte favorable, notamment sur le plan socio-culturel.


Un autre chapitre fascinant dans cette perspective, c'est celui où Gladwell montre comment les fils d'immigrants juifs sont devenus, à New-York, la crème de la crème des avocats d'affaires. La plupart ont des parents qui en débarquant à New-York au début du siècle se lancent dans le textile, parce qu'au départ c'est ce qu'ils savent faire: coudre. C'est une industrie qui demande un minimum d'investissements (une boutique, une ou deux machines à coudre), mais beaucoup d'esprit d'entreprise: on rachète l'atelier d'un voisin, on sous-traite, on se développe, etc. Les fils évoluent dans une culture d'entreprise et lorsqu'un peu plus tard ils font leurs études de droit, ils sont d'autant mieux placés pour devenir avocats d'affaires (organiser des OPA, amicales ou non) que les cabinets en place sont non seulement résolument antisémites mais également dédaigneux du monde des affaires. Comme IBM n'a pas vu venir Bill Gates, les cabinets en place n'ont rien vu venir et ils ont perdu leur suprématie au profit des nouveaux arrivants.


Ce qui vaut pour des individus vaut également pour des collectifs. Les Chinois sont-ils génétiquement doués pour les mathématiques, comme le donnent à penser des tests comparatifs? Pas du tout, mais ils ont un système d'expression des chiffres dans la langue ultra-simple et ultra-rationnel qui fait que quand les petits Européens de quatre ans cherchent à comprendre les subtilité du passage de dix à vingt, les petits Chinois maîtrisent allègrement la centaine, ce qui leur donne déjà une année d'avance. Et puis, leur culture est une culture du riz, exigeant beaucoup de travail, collectif, minutieux - il faut calculer les jours, le niveau d'irrigation, etc. Et pendant ce temps-là, du moins en des temps anciens, le paysan européen dort, hiberne pour ne pas crever de faim. Le printemps revenu, il sème, puis attend et prie Dieu pour que la récolte soit bonne. Progrès en mathématiques assez lents. Grâce à Gladwell, on comprend mieux pourquoi et on dispose de précieuses clés pour comprendre l'excellence en général.


Malcolm Gladwell: Outliers,The Story of Success, Allen Lane, Londres, 2008

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