Enchantement critique

Au cœur du livre de Dominique Jullien, professeure de littérature française et comparée à l'Université de Californie de Santa Barbara, il y a l'effet d'enchantement exercé sur des générations de lecteurs européens, et plus particulièrement français, par les Mille et Une Nuits - quelque chose comme l'effet-Schéhérazade.

Au cœur du livre de Dominique Jullien, professeure de littérature française et comparée à l'Université de Californie de Santa Barbara, il y a l'effet d'enchantement exercé sur des générations de lecteurs européens, et plus particulièrement français, par les Mille et Une Nuits - quelque chose comme l'effet-Schéhérazade. La première évidence qu'il impose, c'est que le charme n'est toujours pas rompu, que l'effet Schéhérazade continue d'agir. On sort enchanté de la lecture de ce livre, on ne peut s'empêcher de penser que Dominique Jullien est un peu la Schéhérazade de la critique littéraire, qu'elle en diffère la disparition ou qu'elle en sauve l'honneur: érudition réelle, mais discrète, à l'opposé de l'affichage vulgaire des références qui chez plus d'un tient aujourd'hui lieu de pensée, lectures subtiles, mobilité et vivacité critiques, le tout soutenu par un style qui fait de l'élégance sobre une obsession (on ne relève pas une seule phrase qui manquerait de tenue).

 

Il faut dire que Dominique a été précédemment à l'école de Proust et de Chateaubriand.En termes plus scientifiques, le livre de D. Jullien constitue à la fois une étude de la réception des Mille et Une Nuits, de leurs effets dans et sur la culture française, perceptibles dès la première traduction - celle d'Antoine Galland au XVIIIème siècle, et un travail à verser au compte de l'étude de l'intertextualité. L'une des grandes réussites de cet ouvrage, c'est en effet l'articulation d'une histoire très générale, culturelle, de la réception des Mille et Une Nuits avec une série de lectures plus précises des reprises littéraires des contes, de Restif de la Bretonne à Assia Djebar en passant par Eugène Sue, Marcel Proust ou Michel Butor.

 

Le livre est organisé en quatre temps ou mouvements. Le premier est urbain ou, si l'on veut, politique. Il s'attache à la reprise par le roman populaire du XIXème siècle de la figure d'Haroun-al-Raschid, calife de Bagdad, se promenant incognito dans sa ville, par souci de justice mais aussi pour se divertir. C'est Restif de la Bretonne qui introduit ainsi dès la fin du XVIIIème siècle un type promis à un bel avenir, en particulier chez Eugène Sue ou Alexandre Dumas: celui du justicier qui se déguise pour se mêler au peuple de la capitale et y faire régner la justice. Figure emblématique de ce premier mouvement, raillée par Marx: Rodolphe, Prince de Gerolstein, qui dans Les Mystères de Paris descend dans les bas-fonds déguisé en ouvrier pour y rétablir la justice et se faire le porte-parole du socialisme utopique prêché par Eugène Sue.

 

Le deuxième temps, c'est celui d'une relance de l'intérêt porté aux Mille et Une Nuits dans le milieu littéraire et culturel de la Belle Époque, une relance déclenchée par la réception de la nouvelle traduction des contes par Joseph-Charles Mardrus, qui s'échelonne de 1899 à 1902. Cette traduction se donne comme littérale et fidèle alors qu'elle ne l'est pas du tout, qu'elle constitue au contraire une sorte de détournement exotique-orientaliste des textes originaux. Violemment critiquée par les savants, elle s'impose d'autant plus dans les milieux littéraires et culturels qu'elle fournit à ceux-ci la quantité de stéréotypes (notamment érotiques) nécessaire pour soutenir l'imaginaire exotique en vogue (une étrangeté dans laquelle on se retrouve ou dans laquelle on retrouve ses propres fantasmes). Le tout dans un style aussi proche que possible de celui de Mallarmé, "prince des poètes" admiré par Mardrus et le milieu qui fête le traducteur à coups de voiles, de turbans et de danses du ventre. Mardrus est en somme à l'orientalisme ce que d'autres (dont Pouchkine) ont été à l'invention des cultures nationales et de leurs fondements "épiques": un faussaire de génie.

 

Un des effets les plus importants à long terme de la traduction de Mardrus a été la valorisation du récit-cadre, c'est-à-dire de la figure de Schéhérazade elle-même, qui apparaît désormais non seulement comme une emblématique narratrice, mais également comme une éducatrice, puisqu'en mille et une nuits elle convertit son psychopathe de mari, le Sultan Schahriar spécialisé dans l'assassinat préventif de ses fraîches épouses, aux charmes de l'humanité et de l'amour. Le troisième temps de la réception, ce sera donc celui des nombreuses lectures féministes. Dominique Jullien s'attache en particulier à celle d'Ombre Sultane d'Assia Djebar, récit présenté comme une relecture féministe du récit-cadre des Mille et Une Nuits, située dans le cadre de l'Algérie contemporaine, dramatique ou même tragique pour les femmes.

 

Le quatrième temps est consacré à une tradition interprétative moderne qui, de Théophile Gautier à Virginia Woolf en passant par James Joyce ou Marcel Proust, voit dans les contes une aventure intérieure, la traduction métaphorique d'un cheminement spirituel, ou encore la mise en abyme du processus créateur. Il se penche plus particulièrement sur un cas exemplaire: celui de la place des Mille et Une Nuits dans le Portrait de l'artiste en jeune singe de Michel Butor. Appropriation exemplaire, puisqu'elle est explicitement au service d'une conception de la littérature comme répétition et anonymat.

 

Et puisque c'est déjà fini, il ne reste plus qu'à relire, à se replonger dans les enchantements que Les Amoureux de Schéhérazade ont fait miroiter.

 

 

 

Dominique Jullien: Les Amoureux de Schéhérazade. Variations modernes sur Les Mille et une nuits, Genève, Droz, 2009

 

 

 

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