Écrivains en colère, auteurs engagés

À l’origine de tout acte d’écriture, il est toujours une humeur ou une passion. La mélancolie, on le sait, a mis en mouvement quantité de poètes. Mais sait-on que la colère est également génératrice de bien des entrées en littérature, comme elle le fut naguère pour ces « angry youg men » chez nos voisins britanniques ? Jean-Pierre Martin et Martine Boyer-Weinmann ont invité quelques critiques à réfléchir à la question et à l’illustrer d’exemples. Chacun y va de sa proposition dans un joli petit volume que proposent les éditions Cécile Defaut.

À l’origine de tout acte d’écriture, il est toujours une humeur ou une passion. La mélancolie, on le sait, a mis en mouvement quantité de poètes. Mais sait-on que la colère est également génératrice de bien des entrées en littérature, comme elle le fut naguère pour ces « angry youg men » chez nos voisins britanniques ? Jean-Pierre Martin et Martine Boyer-Weinmann ont invité quelques critiques à réfléchir à la question et à l’illustrer d’exemples. Chacun y va de sa proposition dans un joli petit volume que proposent les éditions Cécile Defaut.

L’hypothèse d’ensemble est qu’à la source de toute écriture il y aurait une protestation, un ressentiment, une fureur et qu’en somme la colère serait par excellence ce qui fait écrire. Ce qui nous renvoie tantôt au pouvoir cathartique de l’acte colérique et tantôt à sa puissance énergétique. Mais il y a colère et colère et le présent point de vue ne se défend qu’à la condition de renvoyer la plupart des variétés colériques à une grande catégorie générale telle que ce thumos qu'emprunte ici Daniel Bougnoux au philosophe Peter Sloterdijk et qui désigne « l’ostentation de soi, la glorieuse ou énergique manifestation, au dehors » (p. 55). Formule qui s’applique bien à la rage mais plus mal au ressentiment, par exemple. Il y a matière en tout cas à risquer une typologie amusante comme celle qu’esquisse de chic Jean-Pierre Martin, énumérant les bilieux, les colériques, les sanguins, les placides avec anguille sous roche, les écorchés vifs avec entrailles ouvertes à tout vent, les bouillonnants, les semi-tempérés, les furieux rentrés, les doux enragés, les ultra-violents qui cachent leur jeu… » (p. 20). À partir de quoi et de proche en proche, quel écrivain n’est pas en courroux à quelque moment et de quelque façon ? Et l’on voit donc le si maîtrisé Francis Ponge cultiver la « rage de l’expression », le si raisonnable Albert Camus célébrer «l’homme révolté », et le si zen Roland Barthes se concéder des instants de paranoïa.

Tous « en sont » en quelque sorte mais, bien entendu, certains plus que d‘autres. Car il y a les tempéraments explosifs : Céline ou Artaud ; il y a les révoltés : Vallès ou Genet ; il y a les militants : Aragon ou Nizan ; il y a les engagés, Sartre en tête, à propos duquel François Louette se demande si la colère ne fonctionnait pas chez lui comme méthode philosophique. On voit que sont ici privilégiés les XIXe et XXe siècles. À se demander si, à l’ère des gens de plume dégagés en principe de la tutelle des pouvoirs, colère et volonté protestataire ne seraient pas avant tout des justifications de la prise de parole : il faudrait se montrer furieux pour se sentir autorisé à écrire. En tout cas, l’époque permet de beaux parallèles : Baudelaire et Flaubert, qui laissent aller leur « corps émotif » dans la correspondance mais le dominent efficacement dans leurs grandes créations (Boyer-Weinmann) ; Nizan et Michaux, qui donnent le premier dans la colère militante, le second dans la colère intimiste (Martin) ; Jules Vallès et Théophile de Viau, qui ont pareillement la fureur rétroactive, s’indignant de la violence faite par autrui sur soi ou sur une autre victime (Merlin-Kajman).

L’ouvrage prend enfin en compte ceux qui transcendent l’élan moteur jusqu’au sublime. C’est Arthur Rimbaud qui élève sa rage à une sorte de mystique quelque peu naturiste (Carlat) ; c’est, hors littérature, Germaine Tillion qui transcende son dégoût politique dans l’acte de résistance (Cannone). Mais il est également des colères collectives et Louette suggère plaisamment de tenir le parti communiste pour une « grande banque mondiale de la colère ». Mais les cas sont tellement divers et la colère est si visiblement un « composé de passions » que se dessine à l’horizon de la présente et si judicieuse enquête l’ambition de fonder une « anthropologie émotive des conduites humaines ». Ce n’est pas à elle que songe pourtant Claude Burgelin dans un délicieux petit morceau de bravoure désespérée, où il déplore l’espèce d’asthénie qui s’est emparée de sa profession d’enseignant et de chercheur en littérature. Les débats du temps du structuralisme sont bien révolus aujourd’hui, se plaint-il, et, tandis que se multiplient les colloques, ceux-ci ne distillent plus que morosité et ennui.

En termes plus politiques, la colère conduit nécessairement à l’engagement. À propos de ce dernier et en complément aux excellentes Colères d’écrivains, conseillons la lecture du beau dossier que consacre aux intellectuels engagés la revue Actes de la recherche en sciences sociales en sa livraison 176-177. En particulier, l’article initial de Gisèle Sapiro y propose une typologie particulièrement éclairante des différents modèles d’intervention politique, où l’on voit défiler l’intellectuel critique universaliste (Zola), le gardien de l’ordre moralisateur (Brunetière), l’écrivain d’avant-garde (Robbe-Grillet), l’intellectuel d’institution (Jean Kanapa), l’expert (les thinks tanks américains), l’intellectuel spécifique (Foucault, Bourdieu), l’intellectuel collectif (Bourdieu, « Raisons d’agir »). Où l’on trouve encore, à l’intérieur d’un solide dossier, des articles sur l’internationale situationniste ou sur le lancement en France des formalistes russes.

 

— Colères d’écrivains, sous la dir. de Martine Boyer-Weinmann et Jean-Pierre Martin, Nantes, Éditions Cécile Defaut, 2009. 16 €.

— « Engagements intellectuels », Actes de la recherche en sciences sociales, sous la dir. de Frédérique Matonti et Gisèle Sapiro, Paris, Seuil, 2009. 19 €.

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