Le monde de Guantanamo

Guantanamo est le titre du livre, mais aucune description n’est faite du camp d’internement américain. Les rares informations sont données par bribes, au cours des interrogatoires qui composent le texte. Sont nommés des régions (Ouzbékistan, Tadjikistan, Afghanistan), des personnes (S., D., Karzaï, le frère, la mère), des faits

Guantanamo est le titre du livre, mais aucune description n’est faite du camp d’internement américain. Les rares informations sont données par bribes, au cours des interrogatoires qui composent le texte. Sont nommés des régions (Ouzbékistan, Tadjikistan, Afghanistan), des personnes (S., D., Karzaï, le frère, la mère), des faits (guerre, camps d’entrainement, violences) – mais rien n’est décrit, ce qui est dit ne tend jamais à devenir visible ou audible. Les événements du monde sont des mots qui circulent, dont on ne sait pas bien ce qu’ils disent ou désignent. Qui est S. ? Et D. ? La mère ? Et l’Afghanistan n’est qu’un nom parmi d’autres. Un enjeu des interrogatoires est alors de savoir ce que signifient ces mots et quels en sont les référents. Mais les mots demeurent les signes allusifs et réversibles d’un monde en retrait, effacé par ce qui le nomme. « J’ai appris des interrogateurs précédents qu’on les appelait les montagnes de Tora Bora, en effet. Mais il s’agissait peut-être d’autres montagnes, je ne sais pas ». Par le langage, le monde disparaît et nous ne pouvons que tenter avec lui un dialogue visant, sans y parvenir, à le rendre présent : nous le questionnons selon la forme d’une interrogation recommencée où se répètent les « je ne sais pas ».

Le langage ni le monde ne sont donnés et possédés comme un objet. Les mots sont ce que nous trouvons dans le monde pour, en le disant, être avec et dans le monde. Mais ils sont absorbés dans l’effacement du monde : ce qu’ils disent s’obscurcit, devient douteux : si ce que je nomme, du fait d’être nommé, s’efface, quelle est la signification de ce que je dis ? L’interrogé parle de son frère, qui se révèle être une sorte d’ennemi. « La parole se dissipe dans l’air, la parole ment à nouveau », écrivait Frank Smith dans son précédent livre, Dans Los Angeles. Dire, c’est perdre l’évidence du monde et l’évidence des mots. D’où la nécessité de les reprendre dans une interrogation sans cesse réitérée : « Excusez-moi, est-ce que je pourrais clarifier ce propos ? Parce que hier quelqu’un, en disant militaire, voulait en fait dire policier ».

Dans Guantanamo, l’interrogé autant que l’interrogateur veulent dire le monde, par le langage le montrer, fixer les significations. Leur rapport est étrange, paradoxalement articulé autour d’un discours qui ne se dit pas, d’un monde qui n’apparaît pas. On peut voir l’interrogatoire comme une confrontation entre ennemis. Pourtant, le livre suggère que celle-ci, loin d’exclure la communauté, en est une condition. Si l’interrogé et l’interrogateur sont ensemble, cela tient aux paroles qu’ils échangent. Le fait de la parole implique le rapport à l’autre, une sorte de communauté qui, d’être liée au langage, se voit en même temps contestée par lui.

D’abord du fait des signes vagues, ambigus, dont le référent n’est pas donné – ce qui fait obstacle à la monstration commune d’un même monde, évident, identique à lui-même. De même, la dissémination du sens, l’inconsistance du référent font que les interlocuteurs ne parlent pas la même langue. Babel n’est pas simplement ce qui symbolise la pluralité des langues (pluralité présente dans le texte), elle est aussi ce qui nomme la pluralité dans chaque langue et qui semble rendre l’accord du dialogue impossible, car la possibilité de celui-ci contient ce qui ne peut être effectivement dit, compris, désigné. La parole lie à l’autre en même temps qu’elle défait ce lien. A un certain niveau, l’interrogatoire est la forme de la parole et du rapport langagier à l’autre : interrogation insistante et répétée des signes, du sens, du référent, mais interrogation qui ne s’arrête pas puisque les significations et le monde se dissipent dans l’air. Qu’est-ce qu’un monde ? Qu’est-ce qu’un monde commun ? Ce sont des questions que pose ce livre.

En même temps, le nom « Guantanamo » est celui d’un type de pouvoir qui dépasse le cas de la prison militaire américaine, mais dont celle-ci serait un indice évident. L’interrogatoire est une des formes que prend le langage lorsqu’il est le vecteur d’un pouvoir. Les performatifs, alors, se multiplient : « L’interrogateur déclare que l’on est associé à Al-Quaïda et aux Talibans ». Etre déclaré terroriste c’est être désigné autant que constitué comme terroriste, le performatif étant un moyen par lequel le pouvoir s’exerce dans le langage. Mais ceci n’est que la forme la plus manifeste de ce pouvoir. Celui-ci impose son cadre, ses limites et ses conditions de l’énonciation.

Le discours de l’interrogé s’énonce en fonction des questions qui lui sont posées, des identités qu’on lui attribue, des places déjà fixées (l’interrogé/l’interrogateur). De même, le cadre nie la singularité de l’individu, le réduisant à une histoire écrite sans lui : le paysan ayant voulu rejoindre sa femme ne peut être qu’un terroriste. Le monde qui est le sien, qu’il tente malgré tout d’affirmer, le monde divergent de l’individu est sans cesse recodé selon le monde homogénéisé du pouvoir, et donc supprimé : le pouvoir impose un monde et nie la multiplicité des mondes. Cette négation peut passer par la destruction matérielle, la guerre, mais s’appuie aussi sur l’effacement des signes par lesquels chacun se désigne et se raconte : il suffit de pouvoir remplacer « jardinier » par « terroriste ».

L’interrogatoire est un type de pouvoir (le pouvoir est ici un autre nom de la guerre, même s’il n’a pas nécessairement besoin de la guerre) où il s’agit de détruire l’autre, littéralement, la singularité de la vie et du monde de l’autre, par le moyen du langage – guerre facilitée par la précarité inhérente au langage : des signes d’air, inconsistants et réversibles, rapportés à des référents absents. Par là, le pouvoir combat la précarité de son propre langage, répétant ses signifiants, ses référents : si le fait que l’autre parle est par définition une contestation du discours du pouvoir, celui-ci doit tuer l’autre en tant qu’être parlant – le meurtre de l’autre étant la définition même de ce pouvoir. Ce que montre Guantanamo est l’exercice d’un pouvoir dont la cible est la parole et le rapport à l’autre impliqué par le fait que l’autre parle.

Même s’il le questionne, l’interrogateur ne veut pas que l’interrogé parle : il veut qu’il se taise, c’est-à-dire répète le même discours que lui rapporté à un seul et même monde. « Nous allons vous poser quelques questions afin de mieux comprendre votre histoire » : « comprendre » étant à entendre comme « inclure », « intégrer à soi », comme négation de l’autre. Ce type de pouvoir correspond à l’effacement du différent, à la production d’un monde homogène identique à soi. On voit comment le pouvoir nommé « Guantanamo » répond à la question du monde et de l’être-ensemble : nous ne pouvons être qu’identiques au sein d’un monde identique – la communauté tenant le faux discours de l’identité.

Frank Smith fait apparaître un certain exercice du pouvoir, mais aussi les résistances possibles. Résister c’est parler en n’étant plus simplement à la place de l’interrogé, s’affirmer comme parole distincte des cadres qui définissent le pouvoir pour, par là-même, y faire circuler d’autres signes, d’autres signifiants, d’autres référents. L’interrogé s’efforce de maintenir les mots de sa propre histoire, ceux d’un autre monde, d’une autre vie ordinaire et fragile qui continue, malgré tout, d’insister. Là où le pouvoir impose son discours fait de complots et de terroristes, le prisonnier répond : « Les légumes, c’est tout ce que je connais » ; « En Afghanistan, j’achetais et vendais des moutons, des poules et des chèvres ». Faisant insister ses propres mots, l’interrogé continue à dire sa singularité d’individu sans rapport avec le récit totalisant et homogénéisant qu’il subit, auquel il ne comprend rien.

Dans la fiction de Frank Smith, on ne sait pas si le prisonnier dit ou non la vérité : énoncés par le langage, le vrai et le faux sont indécidables et il ne s’agit pas dans ce texte d’opposer platement les bons et les méchants. Le texte exhibe la singularité d’un pouvoir et la résistance à ce pouvoir. Parler est résister, faire exister ce qui diverge malgré et contre la réduction au même, l’effacement des vies autres. Parler est altérer le cadre, produire les décadrages qui mettent en cause son pouvoir d’embrasser la totalité du monde. Il s’agit de tracer des lignes de fuite, comme l’écrivait Deleuze, et la parole qui se maintient comme parole de l’autre dérègle et fait fuir le monde de Guantanamo. Ainsi, la résistance répond à la question du monde et de l’être-ensemble : le monde est divergent, multiple. Etre ensemble n’est pas être identiques : c’est entrer dans une interrogation incessante du monde et du sens à l’intérieur d’une communauté qui ne peut exister qu’à condition que soit maintenue sa propre impossibilité – la communauté de la parole, différente d’un discours qui dirait le même.

Proche de Blanchot, Duras, Kafka, mais aussi Reznikoff, ce beau livre de Frank Smith exhibe la logique et le fonctionnement du pouvoir nommé « Guantanamo ». Il fait circuler les mots occultés des prisonniers de Guantanamo. Il écrit l’évanescence du monde, la volatilité du sens, se maintenant sur la frontière qui les rend indécidables, les efface en même temps qu’ils sont énoncés. Par là, le livre met en échec la possibilité d’un même discours, homogène, sans divergence, maintenant ouverte l’exigence de la parole, la communauté impossible de la parole, la multiplicité du monde. Il produit un texte lui-même décadré, à la fois fiction, poésie et théâtre. Autant de lignes de fuite.

 

Frank Smith, Guantanamo, Seuil, "Fiction & Cie", avril 2010, 128 p., 15 €

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