Holmes voit tout et Watson raconte si bien

 Pour Dominique Meyer-Bolzinger, Sherlock Holmes a ce coup d’œil tout médical, qui perce à jour le symptôme ou l’indice. Le bon docteur Watson, lui, joue tout son rôle en narrant les enquêtes. Derrière quoi, il y a l’anatomo-clinique et Freud.

 

Pour Dominique Meyer-Bolzinger, Sherlock Holmes a ce coup d’œil tout médical, qui perce à jour le symptôme ou l’indice. Le bon docteur Watson, lui, joue tout son rôle en narrant les enquêtes. Derrière quoi, il y a l’anatomo-clinique et Freud.

 

 

Conan Doyle a-t-il rencontré Sigmund Freud lors d’un de ses voyages ? On n’en sait trop rien. Il n’en existe pas moins entre les écrits de ces deux grandes figures fondatrices une troublante convergence. Pendant que Freud donnait aux lapsus et autres manifestations de l’inconscient toute leur importance significative, le romancier britannique plaçait l’indice au cœur de ce récit d’énigme dont, à la suite d’Edgar Poe, il inventait le modèle. Or, lapsus et indice ont en commun de renvoyer à une signification cachée et, par-delà, à une histoire à reconstituer.

 

 

C’est dire que, si le héros inventé par Doyle et son complice Watson nous apparaissent le plus souvent comme des personnages quelque peu caricaturaux (Sherlock en dandy prétentieux, Watson en praticien lourdaud), ils n’en incarnent pas moins quelque chose d’extraordinaire et, pour tout dire, ils mettent en œuvre une méthode qui dépasse de beaucoup la simple enquête policière. Ainsi s’explique que Dominique Meyer-Bolzinger ait choisi, dans son récent La Méthode de Sherlock Holmes, de les prendre au sérieux et d’inscrire l’aventure littéraire de leur drôle de couple en moment épistémologique fort.

 

 

En fait, tout part du diplôme de médecin que détenait Conan Doyle. L’écrivain ne reniera jamais sa formation et concevra son détective en spécialiste qui, avant tout, ausculte des corps ou tout au moins les inspecte dans le détail. Cette fois, c’est avec le symptôme que se croise l’indice. L’amusant est que, en roman, la véritable fonction médicale soit déléguée à Watson, le fidèle second, alors que le détective se pose plutôt en grand expert faisant appel aux savoirs les plus variés. Mais à ces savoirs Sherlock ne manque jamais d’ajouter l’observation et le raisonnement, et, ce faisant, il rejoint la triade hippocratique. Plus précisément, la discipline de référence de Holmes est l’anatomo-clinique, qui lit les corps et, sous le regard d’aigle du détective britannique, véritablement les autopsie. À la recherche des bons indices, le détective dissèque. Encore doit-il faire preuve de génie interprétatif, car, pour les symptômes dont il s’occupe, il n’est guère d’interprétations toutes faites.

 

 

Et le brave docteur dans tout ça ? Mais, faisant étroitement équipe avec le héros, il est loin de ce rôle de faire-valoir auquel on l’a souvent réduit. C’est non seulement qu’il force Holmes à penser, tout en le stimulant. C’est encore et surtout qu’il est le narrateur des enquêtes de Holmes et de ses moindres démarches. L’investigation du détective ne prend sens qu’une fois constituée en récit. Et c’est toujours un peu comme si la narration qu’en donne Watson lui conférait une cohérence manquante. « Le couple d’enquêteurs, note finement l’auteure, représente l’alliance du désir de savoir et du plaisir de ne pas savoir » (p. 158). C’est dire que les deux personnages sont à la fois complémentaires et inséparables. Et Meyer-Bolzinger de noter encore : « Chroniqueur intimidé, puis biographe officiel, Watson est pour beaucoup dans les succès littéraires du détective, si tant est qu’il n’a pas vraiment contribué à ses réussites policières. » (p. 160)

 

 

Mais revenons à Holmes. Meyer-Bolzinger conclut son analyse en reconnaissant dans ses procédures un véritable discours de la méthode dont on retiendra ici deux traits. C’est d’abord que le modus operandi n’y relève pas d’une rationalité rigide ni d’un positivisme étroit.  Le héros détective introduit tant de souplesse dans sa sémiologie qu’elle en devient freudienne, faisant la part du rêve et de l’inconscient. La seconde est que la méthode du détective est transposable à bien d’autres disciplines, en particulier à celles qui agissent sur des objets tellement cachés qu’il leur faut les constituer. Ainsi de la médecine avant l’imagerie médicale ; ainsi de la psychanalyse ; ainsi de l’analyse littéraire. Dans chaque cas, il y va d’un bricolage volontiers gaspilleur, à l’intérieur duquel il faut tout ensemble isoler le bon indice et lui donner le sens juste.

 

 

Ainsi, tout effervescent d’idées et de propositions, La Méthode de Sherlock Holmesest un beau livre qui fait du roman d’énigme et d’enquête un moment de la pensée occidentale.

 

 

Dominique Meyer-Bolzinger, La Méthode de Sherlock Holmes. De la clinique à la critique, Paris, Campagne Première éditions, « En question », 228 p., 20 €.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.