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Billet de blog 20 avr. 2015

A vos langues, citoyens !

Comme on sait, la langue fait largement notre identité, tant individuelle que collective. Le curieux est que, consubstantielle à chacun de nous, elle ne donne pas aux locuteurs, et spécialement aux « parlants français » que nous sommes, le sentiment qu’elle est leur bien, qu’ils ont à s’en occuper et à la gérer. C’est qu’au cours des siècles, le français parlé ou écrit est toujours apparu comme quelque chose de sacré, d’intouchable, une pure essence.

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Comme on sait, la langue fait largement notre identité, tant individuelle que collective. Le curieux est que, consubstantielle à chacun de nous, elle ne donne pas aux locuteurs, et spécialement aux « parlants français » que nous sommes, le sentiment qu’elle est leur bien, qu’ils ont à s’en occuper et à la gérer. C’est qu’au cours des siècles, le français parlé ou écrit est toujours apparu comme quelque chose de sacré, d’intouchable, une pure essence. Ce français est d’ailleurs perçu comme émanant d’un pouvoir qui a sur lui toute autorité et veille à en faire un bien intangible. « Dans la conception essentialiste, écrit Jean-Marie Klinkenberg dans son récent La Langue dans la cité, défendre la langue, c’est d’abord la mettre à l’abri de ceux qui y touchent et qui, intervenant fatalement sur elle par le fait même qu’ils la pratiquent en un lieu donné et en un temps donné, ne peuvent que la dégrader. » (p. 84)

Sémioticien et socio-linguiste, Klinkenberg est aujourd’hui de ceux qui bataillent pour que l’on sorte le français et toute langue de ce carcan rétrograde et non démocratique. Il est grand temps, dit-il avec force, de rendre les langues à ceux qui s’en servent, c’est-à-dire aux citoyens. À eux d’inspirer les réformes souhaitables, de rendre leur parler plus démocratique, d’y ouvrir des espaces de liberté. Pour Klinkenberg comme pour d’autres — Nina Catach, Alain Rey ou Jacques Attali —, toute langue doit être tenue pour une construction commune ou, mieux encore, comme un projet à négocier de façon soutenue. Façon de dire que la parole est une réalité de part en part politique. Elle l’était déjà mais sur le mode autoritaire quand, côté français, Richelieu fonda l’Académie ; elle l’est plus que jamais mais doit s’affirmer bien autrement. Autrement dit, tout État désormais se doit de développer une politique de la langue conçue pour le bien des usagers comme il le fait d’une politique des soins de santé ou de la culture. Il ne peut cependant y parvenir qu’en se heurtant à des inerties, y compris celle des gens ordinaires facilement asservis à l’ordre langagier. Les francophones par exemple français acceptent mal que l’on réforme « leur » orthographe ou que l’on féminise les noms de métier parce que l’on ne touche pas aux fétiches, d’autant qu’on se les est appropriés avec peine. Certes, modifier le genre des noms de professions ne va pas améliorer les conditions de travail ou augmenter le salaire des femmes qui occupent des professions correspondantes. Mais il ne faut pas, rappelle l’auteur, sous-estimer la portée symbolique des mots : mine de rien, l’orthographe reste en France une bastille conservatrice « exemplaire » mais qui finira bien par tomber. En attendant, elle ne fait qu’accroître le sentiment d’insécurité des minorités parlant le français.

En fait, l’ouvrage de Klinkenberg s’efforce d’embrasser l’ensemble des aspects de ce qui est bien une nouvelle discipline et le nombre de pistes qu’il ouvre et relie entre elles est considérable. Parmi les problématiques rencontrées, on pointera ce qui correspond à plusieurs espaces géopolitiques identifiables : un espace mondial avec la question de l’impérialisme anglo-saxon et des relations entre langues dominantes et langues dominées ; un espace transversal touchant à la francophonie et à la nécessaire remise en cause du centralisme ; un espace européen avec une réflexion très fine sur le plurilinguisme ; un espace international travaillé par le sentiment de crise qui s’attache aux langues aujourd’hui et qui, pour le monde occidental, s’origine dans un bouleversement qui voit des populations de plus en plus larges accéder à l’enseignement supérieur et poser sur de nouvelles bases la question de la maîtrise des moyens d’expression.

Bien évidemment, l’ouvrage ne prétend pas apporter des solutions « clé sur porte » à toutes ces questions mais il insiste sur le fait que la politique des langues est de plus en plus à penser en termes de stratégies. Le Québec est d’ailleurs cité ici en exemple de ce qui fut une grande opération volontariste et réussie.

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Une des exigences récurrentes du Jean-Marie Klinkenberg réformateur et militant porte sur la nécessité de rendre les politiques explicites. Celles-ci ont à rendre compte de leur action face à des opinions mal éclairées. Mais elles ont surtout à réclamer la clarté de quiconque intervient dans le champ public. Et l’auteur de revenir fréquemment à ce thème de l’opacité de ce qui se dit et s’écrit à l’intention des citoyens et des consommateurs. Que de règlements légaux ou administratifs (en matière de fiscalité !), que de notices commerciales (en matière de modes d’emploi !), que de dispositions juridiques — tous peu lisibles pour les quidams que nous sommes et auxquels on prétend s’adresser. « L’accessibilité à la communication publique, note l’auteur, devrait être considérée comme un droit fondamental » (p.184). Ce qui implique, ajoute-t-il, des formations spécifiques. À tout étage du cursus scolaire, il est urgent, en effet, de préparer les élèves à communiquer dans un langage qui, pour être technique, n’en soit pas moins compréhensible. Demandez donc à des jeunes d’expliquer les règles d’un jeu et vous verrez que cela ne va pas de soi et que plus d’un y perd son latin... De toute façon, plus que jamais, la maîtrise d’une langue (ou de plusieurs) est un enjeu social de première importance.

Bien des points demanderaient encore à être relevés dans un ouvrage qui se présente aussi comme un vaste programme d’action. Mais, superbe synthèse, La Langue dans la cité vaut d’abord comme réflexion en profondeur sur ce qu’Ésope disait être « la meilleure et la pire des choses » et, en fin de compte, le lien social par excellence.

Jean-Marie Klinkenberg, La Langue dans la cité. Vivre et penser l’équité culturelle, Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, 2015, 21 € — Lire un extrait

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