Polars à l'Ouest: ahora te vamos a llamar companero

 « Vous avez perdu », dit un ancien tortionnaire chilien au détective Heredia (l'homme qui vit avec le chat Simenon). « Camarade », se disent avec ironie, tristesse et tendresse flics et femmes de ménage nicaragayens chez Sergio Ramirez, écrivain, sandiniste, ex-vice président du Nicaragua. Mais peut-être gagnent-ils, et pas seulement à être lus.

 

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« Vous avez perdu », dit un ancien tortionnaire chilien au détective Heredia (l'homme qui vit avec le chat Simenon). « Camarade », se disent avec ironie, tristesse et tendresse flics et femmes de ménage nicaragayens chez Sergio Ramirez, écrivain, sandiniste, ex-vice président du Nicaragua. Mais peut-être gagnent-ils, et pas seulement à être lus.

L'obscure mémoire des armes

Ramon Diaz-Eterovic - quatre titres déjà aux Editions Metailié, connaît son affaire. Il y a souvent dans le roman policier un moment d'installation, une pause dans le quotidien, d'autant plus détaillée qu'elle est vouée à la perturbation anticipée par le lecteur : une façon comme une autre d'apprivoiser l'angoisse. Et donc entre le chat Simenon, personnage peu secondaire, félin qui assiste le détective Heredia (en manque d'argent, d'affaires, de croyance, mais riche de rêveries et déambulations dans les rues de Santiago, d'un amour d'autant plus important qu'insécurisé, en déplacement).

« Une fois dans la rue, j'ai respiré l'air endormi à la cime des arbres et il m'a suffi de fermer les yeux pour imaginer les voix hargneuses, le tumulte, le sang déchaîné de la ville qui m'accueillait comme un témoin têtu de la vie qui fluait dans ses entrailles ».

Heredia se sent vieillir, mais il est trop jeune pour avoir connu le coup d'Etat de Pinochet, la sauvage répression, les enlèvements et la torture. Il ne se sent guère appartenir, non plus, au Chili nouveau, aux buildings qui supplantent les maisons de brique crue, aux urgences consommatrices qui bousculent les flâneurs.

Noms des victimes de la répression gravés villa Grimaldi, l'un des centres de torture les plus connus, une poignée de généraux jugés et détenus dans une prison-centre de vacances, oubli... Lorsqu'une femme vient trouver Heredia, afin qu'il enquête sur l'assassinat de son frère, simple employé de quincaillerie, un autre Santiago surgit. Celui des ombres, hommes et femmes autrefois torturés, habités par une peur qui ne passe pas, silencieux parce qu'ils ne peuvent dire ou qu'on ne veut les entendre. Celui des ex-tortionnaires ; parmi eux, rien n'est si simple, les uns paradent au Cercle, les autres, devenus inutiles, sont aussi des ombres.

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Passant de la contemplation en terrasse avec Simenon, usant de ses amitiés souterraines, Heredia découvre aussi de très jeunes gens qui peignent des calicots, et font ce que la justice chilienne n'a pas fait : dénoncer publiquement, et avec manifestations, les responsables trop vite absous... Et ainsi, de l'ami kiosquier à la jeune femme qu'autrefois on a stigmatisée en classe parce que son père soutenait Allende, en cuites mémorables, Ramon Diaz-Eterovic écrit-il un beau roman sur la mémoire , la ville, les luttes, les gens et le remords. Qu'on peut lire, aussi, avec une autre émotion, au moment où vient de mourir Raul Ruiz, cinéaste réfugié en France réfugié au lendemain de la mort d'Allende..

 

 

Il pleut sur Managua

Sergio Ramirez, lui, est le genre d'homme que l'on qualifierait, dans la vie, de plutôt pêchu. Ecrivain (une quinzaine de romans, autant d'essais), universitaire, il a tout plaqué pour rallier la révolution sandiniste, fut vice-président du Nicaragua qui faisait rêver, avant de rompre avec Daniel Ortega en phase autoritaire, puis de former un mouvement de « rénovation sandiniste ».

« Je vis dans un Nicaragua maintenant envahi par la corruption et les compromissions politiques (...) où semblent disparus les vestiges de ce qui fut un jour une magnifique aventure qui a secoué le continent », écrivait-il en 2000.

De prime abord, dans ce roman très noir, très féroce, très drôle et très chaleureux, on se dit que Ramirez est formidablement documenté. On peut relever que d'improbables personnages, telle cette ex-novice religieuse, devenue guerillère, et aujourd'hui chef de la police arrivent tout droit du réel, comme la parade à cheval du Président ventripotent. Doué d'un talent aigu de la description, Ramirez dresse le constat du désastre. Sous les toits ou se poursuivent de ludiques iguanes, entre deux pluies torrentielles, deux défilés religieux aussi fervents que délirants, se croisent et recroisent les anciens de la lutte sandiniste. Le pouvoir est gangrené, complice, à tout le moins indulgent, et l'on comprend pourquoi Ramirez a emprunté la voie du policier...

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Les ouvriers empoisonnés par les pesticides sont parqués, les médecins en blouse tachées manifestent, l'argent de l'ouragan Mitch a servi pour une villa, et les flics roulent en vaillantes Lada.

C'est au creux de ce monde bousculé, avec foi et sans loi que se retrouvent, ici et là, les anciens, déballant des poulets trop gras et partageant la bière. Ils ont des noms, prénoms, désormais, mais bien vite ressurgissent le « camarade » d'antan, le pseudo de la clandestinité. Ils portent tous des cicatrices, intérieures ou pas, mais sont en phase avec le petit peuple écrabouillé successivement par l'autoritarisme d'Ortega puis le libéralisme. Unis par une complicité qui se passe concepts, ils défendent ce qui peut l'être, rusent, et manient le double sens avec virtuosité. Et c'est là, justement, que cette histoire sombre incite à l'optimisme plus qu'au défaitisme. Quelque chose de la « magnifique aventure » continue, claudiquante.

 

 

L'obscure mémoire des armes, de Ramon Diaz-Eterovic, traduit de l'espagnol (Chili) par Bertille Hausberg, 279 pages, éditions Metailié, 19€

 

 

 

 

 

 

 

Il pleut sur Managua, de Sergio Ramirez, traduit de l'espagnol (Nicaragua) par Roland Faye, 270 pages, éditions Metailié, 19€.

 

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