Marcel Proust cannibale

Proust est partout en cette rentrée littéraire. La France aime les anniversaires et la voilà qui célèbre à grand renfort d’essais critiques et de livraisons de revue le centenaire de Du côté de chez Swann. Sacralisation d’un auteur qui surclasse déjà tous les autres dans l’esprit des connaisseurs. Saint-Proust : ne finira-t-on pas par ne plus oser l’approcher, ne plus oser le lire ?

Proust est partout en cette rentrée littéraire. La France aime les anniversaires et la voilà qui célèbre à grand renfort d’essais critiques et de livraisons de revue le centenaire de Du côté de chez Swann. Sacralisation d’un auteur qui surclasse déjà tous les autres dans l’esprit des connaisseurs. Saint-Proust : ne finira-t-on pas par ne plus oser l’approcher, ne plus oser le lire ?

Au nombre des parutions, le remarquable Proust contre Cocteau de Claude Arnaud. Ce dernier est romancier, essayiste et biographe passionné du second de ces auteurs. On ne le sait pas toujours mais Proust et Cocteau furent liés alors que près de vingt ans d’âge les séparaient. Ils le furent mondainement, fréquentant parfois les mêmes cercles huppés ; ils le furent homosexuellement, sans pour autant être amants ; ils le furent plus encore par la littérature, échangeant sur leurs œuvres respectives pendant qu’elles s’écrivaient et partageant le même goût d’une écriture raffinée, attentive aux détours de la vie psychique.

Mais la grande trouvaille ou la belle idée du présent ouvrage a trait à ce que l’on peut appeler la rivalité des deux écrivains et à la tournure singulière qu’elle a prise. Et ceci à partir d’un constat tout simple : tandis que le cadet se fait connaître dès l’avant-guerre de 14 par sa poésie (Le Prince frivole, 1910) et sa collaboration avec des musiciens et chorégraphes (Le Dieu bleu avec Hahn, 1912), l’aîné est plongé dans les affres de son écriture et ne publiera que bien difficilement son Côté de chez Swann en 1913. Plus largement, Jean Cocteau va tôt irradier des facettes multiples de son talent inventif, doué en quelque sorte pour tous les arts et toutes les formes d’expression. Marcel Proust, lui, sera l’auteur d’une seule œuvre, laborieusement produite et qui mettra un certain temps à rayonner du vivant de l’auteur, malgré le Prix Goncourt de 1917. Et pourtant…

Pourtant la situation va se retourner. Pendant que l’auteur de la Recherche deviendra de plus en plus le romancier de génie qu’il promettait d’être, l’auteur des Enfants terribles se confinera de plus en plus le rôle du touche-à-tout doué (« un Paganini du violon d’Ingres », a-t-on pu dire) mais qui n’a rien laissé d’absolument mémorable. Et Arnaud de représenter le premier en tortue et le second en lièvre, un lièvre qui ne rattrapera jamais son ami et rival.

Entre Cocteau et Proust, il s’est agi d’une rivalité d’abord objective : tour à tour, l’un a fait de l’ombre à l’autre par sa seule présence et son seul succès. Mais il est tout autant question d’une concurrence affective et quelque peu malsaine : les deux amis se jalousaient, se critiquaient mutuellement, Proust jugeant Cocteau superficiel, Cocteau estimant Proust besogneux et sombre. La grande secousse se produisit en 1914 lorsque, au même moment, La Nouvelle Revue Française reprend à Grasset Du côté de chez Swann et refuse de publier dans sa revue des poèmes de Cocteau.

Mais tout cela ne serait que petite cuisine littéraire si Claude Arnaud n’y voyait un exemple du cannibalisme qui peut régner entre les créateurs. « Quoique ayant l’âge d’être son fils, écrit Arnaud à sa manière volontiers fleurie, Cocteau fut l’un des innombrables modèles qui poussèrent Proust à se surpasser, dans son mimétisme prédateur. Son style fut l’un des pollens dans lesquels ce faux-bourdon planta son dard ; on en trouve parfois trace dans l’épaisseur de son miel composite. » (p. 202). On le sent, le critique aime Cocteau et n’est pas loin de voir en lui une sorte de victime historique, ce dont le public, croit-il, pourrait bien s’aviser un jour ou l’autre.

Par ailleurs, il est dans Proust contre Cocteau de fort belles pages comme celles qui évoquent  l’amitié née en 1910 entre deux êtres qui adoraient rire ensemble et contrefaire des monstres sacrés d’alors comme Robert de Montesquiou ou Laure de Chevigné, dont ils quêtaient cependant la protection. Tous deux encore aimaient pareillement fréquenter l’aristocratie et s’informer de ses mœurs. Ils étaient cependant issus de la bonne bourgeoisie, attachés l’un comme l’autre à leurs mères jusqu’à l’excès. Entre ces jeunes bourgeois brillants, Arnaud marque cependant une différence de “ fabrication ”. « Cocteau, écrit-il, est le produit de cette bourgeoisie gentilhommesque qui revendique l’héritage de l’avant-89 […]. Il appartient de plain-pied à cet ersatz d’aristocratie dont Proust se sent encore tenu à l’écart, de par les origines de sa mère, mais qu’Eugénie Cocteau incarne à merveille, avec ses airs de souveraine en exil. » (p. 73). Et voilà qui peut expliquer deux manières d’être et deux styles d’expression bien distincts.

Un livre original au total et un livre excitant que ce Proust contre Cocteau, dont on peut seulement regretter qu’il donne si peu d’indications sur ses sources.

Claude Arnaud, Proust contre Cocteau, Paris, Grasset, 2013. € 17.

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