Félix Guattari : Qu'est-ce que l'écosophie?

Les textes de Félix Guattari rassemblés dans Qu’est-ce que l’écosophie ? se rejoignent dans la préoccupation de « recomposer une terre humainement habitable », de trouver des issues à « l’actuelle impasse planétaire ».

Les textes de Félix Guattari rassemblés dans Qu’est-ce que l’écosophie ? se rejoignent dans la préoccupation de « recomposer une terre humainement habitable », de trouver des issues à « l’actuelle impasse planétaire ».

Selon Guattari, ce qui caractérise l’époque contemporaine est, d’une part, que les situations actuelles, autant écologiques que politiques, économiques, institutionnelles, psychiques, subjectives, technologiques, etc., sont connectées entre elles, chacune impliquant les autres et réagissant sur les autres ; d’autre part, que ces situations incluent des conditions, des effets et problèmes ayant des implications qui résonnent immédiatement à l’échelle de la planète. Le discours de Guattari est amené à croiser des domaines hétérogènes selon une transversalité rendue nécessaire par la nature justement transversale de notre réalité : on ne peut parler de la situation écologique sans parler en même temps de technologie, des subjectivités, du capitalisme, comme on ne peut se référer à la politique sans parler d’écologie, du psychisme, des animaux, des médias ou de l’art. Tous ces domaines sont bien sûr distincts mais s’articulent selon des modalités variables et évolutives : les discours et pratiques co-fonctionnent selon des relations « machiniques » qui à la fois maintiennent leur hétérogénéité et rendent nécessaire de penser leurs rapports, les points sur lesquels ils se recouvrent, les lignes par lesquels ils divergent, la complexité qui est ainsi produite, autant matérielle que psychique.

Ce que Félix Guattari nomme écosophie concerne donc l’analyse des relations entre l’écologie, le social, le politique et le mental, la mise au jour de ces relations, mais surtout les modalités par lesquelles il devient possible d’agir sur celles-ci en vue de sortir de « l’impasse planétaire ». S’il est nécessaire de repenser les « vieilles idéologies qui sectorisaient de façon abusive le social, le privé et le civil », s’il est nécessaire, pour la psychanalyse ou l’écologie, de comprendre en quoi le rapport à l’environnement ou les subjectivités sont liés au politique, aux technologies ou à l’histoire, ce n’est pas dans le seul but de connaître les processus et relations complexes dans lesquels nous existons – reconnaissance qui conduit à complexifier tous ces domaines et à sortir des modèles universalisants et éternisants –, mais c’est pour tenter de nous les réapproprier, de manière individuelle et collective, d’agir en vue de produire autre chose que ce qui nous conduit à un désastre général : désastre écologique et social, désastre politique, économique, technologique, désastre pour les subjectivités, pour les vies humaines et non humaines – désastre dans lequel nous sommes déjà.

On abordera donc le social, le politique, l’écologique, le mental, selon une logique des relations, de la multidimensionnalité, de la complexité : comprendre, par exemple, la pensée psychanalytique, c’est en comprendre la dimension politique ou écologique (et inversement), comprendre les relations sociales, affectives, environnementales, qu’elle implique, qu’elle croise, reproduit et légitime. Au contraire, réduire chaque domaine à ses frontières apparentes revient à rater ce qui le rend intelligible, à reconduire une idéologie essentialisante – la psyché, la nature, la technique, le marché –, avec tous les dualismes qu’elle implique, mais c’est surtout rendre impuissante toute tentative de mutation libératrice, en faisant le jeu des conservatismes, de l’exploitation destructrice du capitalisme actuel.

On retrouve ici certains axes de la critique de la psychanalyse idéaliste que Guattari et Deleuze ont développée dans L’Anti-Œdipe ou Mille plateaux. Dans les textes qui composent Qu’est-ce que l’écosophie ?, cette approche critique est généralisée et appliquée, par exemple, à l’évaluation de l’écologie : « Si l’on n’opère pas une jonction entre l’écologie de l’environnement, une écologie du social et une écologie du mental, l’écologie basculera inexorablement vers un conservatisme, vers le maintien du statu quo, voire vers des politiques autoritaires de régulation et un nouveau type d’étatisme et de socialisme réducteur (…), régulation autoritaire assortie d’un ‘retour à la nature’, avec tout ce que cela comporte de connotations fascistes ». Comme pour la psychanalyse dans L’Anti-Œdipe – où il ne s’agit pas de rejeter celle-ci mais de réfuter son idéalisme, la simplification qu’elle opère des rapports politiques, sociaux et subjectifs, et par là sa complicité active avec un familialisme, un naturalisme et essentialisme justifiant l’ordre bourgeois des corps et des subjectivités –, il n’est pas ici question de nier la valeur de l’écologie. Celle-ci est nécessaire, à condition de ne pas reprendre les binarismes (homme/nature, technique/nature, etc.) et les frontières d’une pensée qui empêche la compréhension des conditions de l’existence, qui en rabat la complexité sur des modèles simplificateurs, complices et mortifères. L’écologie est importante, d’une part, dans la mesure où elle conduit à penser à l’échelle de la planète, qu’elle fait sortir la pensée et les pratiques de leurs territoires mentaux et physiques habituels ; d’autre part, parce qu’elle est l’occasion de repenser de manière complexe les rapports entre l’environnement, le politique, le social, la technique, le mental, les subjectivités, etc. L’intérêt de l’écologie est de permettre une mutation de la pensée, des pratiques et modes d’existence – autrement elle se condamne à n’être qu’un avatar d’une pensée réactionnaire, d’une politique appauvrissante et aliénante, participant à l’empêchement de toute mutation libératrice du social, du politique, des subjectivités.

On l’aura compris, la perspective de Guattari est multiple mais trouve son unité dans une volonté de produire des mutations autant sociales que politiques, environnementales, subjectives, philosophiques, technologiques, la mutation dans chacun des domaines impliquant des mutations dans d’autres. Guattari essaie ainsi de penser les conditions d’un changement véritable, qui ne serait pas tributaire d’une dialectique historique toute constituée ou de la fiction du « grand soir » : non pas une révolution mais un processus révolutionnaire multiple, impliquant des fractures et mutations locales, relatives, nécessairement collectives et incessantes. Si les dimensions qui composent notre monde coexistent selon des rapports transversaux qui les unissent de manière partielle, relative et variable, tout changement de ces rapports n’est possible que par une compréhension et une action elles-mêmes transversales nécessitant une pluralité d’individus capables de penser collectivement cette transversalité et de soutenir une pratique transversale. Par-delà la pensée marxiste, qui n’est pas rejetée mais qui est intégrée dans des schémas plus complexes qui en font varier le sens et les conditions, Guattari essaie de penser les possibilités d’un changement véritable qui ne peut être que pluriel, mais aussi une nouvelle forme d’action politique nécessitant des alliances plurielles, hétérogènes, relatives, des alliances et réseaux permettant non pas la reconnaissance d’un groupe immédiatement révolutionnaire – le prolétariat – mais la production d’un collectif réel, nécessitant non pas une hiérarchie des individus selon leur compétence – le penseur éclairant le peuple stupide – mais une coexistence égalitaire au sein d’un sujet collectif.

Ainsi, l’écosophie selon Guattari ne se présente pas comme une discipline scientifique constituée ou à constituer, elle est d’abord un effort vers une nouvelle façon de penser et d’agir, une nouvelle pratique de la pensée autant qu’une nouvelle pratique de la pratique. Cette mutation dans l’ordre de la pensée, de l’action et de l’existence, est nécessitée par ce qui caractérise l’époque contemporaine – la dimension plurielle et planétaire de la réalité humaine et non humaine – mais surtout par les catastrophes dans lesquelles nous sommes engagés et qui laissent entrevoir un futur fait de catastrophes plus destructrices encore : catastrophes écologiques, catastrophes politiques, économiques, sociales, catastrophes technologiques, médiatiques, psychiques. Cette mutation de la pensée, de la pratique et des subjectivités, est nécessitée par la forme actuelle du capitalisme qui ne peut plus être pensé et combattu avec les mêmes ressources qu’auparavant.

Certains des textes qui composent Qu’est-ce que l’écosophie ?, proposent les éléments d’une analyse du capitalisme actuel (« capitalisme mondial intégré »), le capitalisme post-industriel qui, loin de se limiter à la production de biens matériels, a investi tous les domaines, sur toute l’étendue de la planète. Si la finalité du capitalisme demeure « l’engendrement de la plus-value », les conditions de cet engendrement se sont diversifiées et modifiées, développant ce qui était déjà en germe dans le capitalisme du XIXe siècle, mais intégrant aussi les nouvelles possibilités permises par les évolutions politiques, sociales, économiques, technologiques, scientifiques, etc. Ainsi, si le capitalisme actuel se soutient encore de la production de biens, il se caractérise par l’investissement de nouveaux champs, de nouvelles dimensions, par l’utilisation de nouveaux vecteurs : les marchés (de l’armement, de la drogue, de l’art, immobilier, etc.), la recherche, les institutions juridiques (nationales et internationales), les médias, l’urbanisme, le divertissement, etc. Ces évolutions historiques du capitalisme amènent à reconnaître que celui-ci, s’il doit être encore pensé selon le modèle de la production, ne se réduit plus à produire des biens monnayables mais produit aussi des savoirs, des informations, des modes de vie, du désirable, des valeurs, des corps, des subjectivités, etc. Le capitalisme actuel est compris par Guattari comme une immense machine à produire, une machine à l’échelle de la planète, qui non seulement intègre tout (le vivant, le savoir, le mental, les cultures, etc.), mais surtout produit tout – jusqu’à nos rêves.

Le marxisme doit donc être dépassé vers une écosophie, ses hiérarchies doivent être révisées, les moyens d’une lutte doivent être repensés. Ne pas comprendre la nécessité de ces mutations, se satisfaire d’un revival marxiste appauvrissant et des vieilles formes du militantisme, a pour effet de rendre les résistances stériles et de servir ce capitalisme que l’on prétend remettre en cause. Ne pas comprendre que la revendication de mutations dans la production du savoir, des corps, des modes de vie, des subjectivités, de l’environnement, de l’information, est aussi importante, dans la résistance au capitalisme, que la remise  en cause du marché financier ou du système de production de biens, c’est se condamner à penser, à vivre, à agir en fonction du capitalisme : « Cette méconnaissance, dogmatiquement entretenue par les théoriciens, a conforté un ouvriérisme et un corporatisme syndical qui ont profondément dénaturé et handicapé les mouvements d’émancipation anticapitaliste durant plus d’un siècle. On peut espérer que l’actuelle recomposition de ces mouvements, dans le contexte de nouvelles ‘donnes’ du rapport Capital/Travail et de la montée des prises de conscience écologique, antiraciste, féministe, etc., sera beaucoup plus prompte à faire admettre que les productions de subjectivité, de socialité, relevant de systèmes de valeurs incorporelles, se situent désormais à la racine des nouveaux processus productifs ».

Le capitalisme est englobant, totalisant, et par là destructeur : rabattant la vie, la pensée, les technologies, les savoirs, les corps, les désirs, l’inconscient, sur des formes qui servent son seul intérêt, qui permettent un contrôle de ce qui existe à tous les niveaux, il étouffe les possibilités de divergence et d’invention non soumises à ses impératifs. Le capitalisme actuel ne détruit pas uniquement les biotopes au niveau mondial, il empêche et détruit également toutes les possibilités de vie, de pensée, de subjectivation, divergentes et créatrices d’autres finalités. En produisant l’ordre du vivant, l’ordre des corps et des esprits, l’ordre économique et social qui convient à sa finalité, et ceci à l’échelle de la planète, le capitalisme actuel ne fait pas que remplacer l’environnement naturel par un environnement urbain et technologique : il produit de la richesse et de la misère autant qu’un ordre global mortifère, un ordre des corps, des esprits, du social, de la connaissance, des subjectivités, des affects, limité aux exigences du capitalisme et par là assassin.

Face à ce constat, il n’est évidemment pas question pour Guattari de livrer un modèle de changement tout constitué, qui ne pourrait qu’être englobant, totalisant et mortifère. Cependant, dans les pages de Qu’est-ce que l’écosophie ?, sont indiquées des possibilités de résistance à cet ordre mondial, sont mis au jour des processus par lesquels une émancipation deviendrait possible, et tout d’abord par des analyses et la production de modèles permettant de comprendre le fonctionnement complexe du capitalisme englobant et mondialisé – tout un travail pluriel, transversal, incessant, nécessitant déjà une autre économie de la recherche, la constitution de réseaux déhiérarchisés, locaux et internationaux, la production de nouveaux objets d’étude, une attention nouvelle aux relations et à leur complexité. C’est ce travail que Guattari s’efforce de faire dès ses premiers travaux, qu’il continue à travers son travail commun avec Gilles Deleuze, et qu’il poursuit jusque dans ses derniers textes.

Il s’agirait également de défaire ces relations, d’accentuer l’hétérogénéité de ce qui par le capitalisme est lié, d’émanciper en les poussant à leurs limites les domaines et réalités habituellement rabattus sur les formes intéressantes pour celui-ci, afin d’en extraire des possibilités étouffées, des virtualités empêchées, et voir en quoi celles-ci permettraient de nouvelles relations, des productions éthiques, politiques, matérielles, subjectives singulières et non capitalistes : que permettent les machines, la technologie, que permet la vie urbaine, la télévision, l’informatique, que permettent les corps, les médias, les savoirs, les cultures, dans quelles relations inédites et positives tout ceci pourrait-il entrer, et qui ne serait pas simplement l’instrument d’une aliénation généralisée mais favoriserait des possibilités vivantes pour l’existence humaine et non humaine ? Ainsi, il faut introduire du chaos là où règne l’ordre institué du capitalisme – la chaotisation de cet ordre, sa plongée dans ce que Guattari nomme la « chaosmose », étant à la fois l’occasion d’une nécessaire hétérogénéisation (démantèlement des relations qui tissent l’ordre aliénant dans lequel nous sommes pris et qui nous produit), d’une destruction, et de la production de possibilités inédites : « Je pense qu’il faut considérer le chaos comme n’étant pas seulement chaotique mais pouvant, dans ses compositions d’éléments et d’entités, développer des formules d’une complexité extrême ». Une telle chaotisation n’est jamais la certitude d’un progrès et le pire peut aussi bien en sortir – mais comment faire autrement que de produire du risque face à ce qui nous détruit, de traverser ce risque qui est le moyen de productions réellement nouvelles ?

Guattari développe également une attention à ce qui en soi est porteur d’une divergence par rapport au monde capitaliste : attention aux discours et aux pratiques singuliers – pratiques politiques, institutionnelles, collectives ou individuelles, locales, discours philosophiques, scientifiques, médiatiques, délirants, etc. –, aux processus singuliers de subjectivation, aux pensées « déviantes » ou « folles » (comme cela est le cas dans L’Anti-Œdipe ou Mille plateaux). De même, une attention précise à l’art, aux pensées et pratiques artistiques, aux nouvelles formes de la production artistique, dans la mesure où « (…) la pratique artistique a à la fois un impact dans le domaine du sensible, dans le domaine des percepts et des affects, et en même temps une prise directe sur la production d’univers de valeurs, d’univers de référence et de foyers de subjectivation (…). Des façons de voir, de sentir, d’être affecté tout à fait mutantes ». Une attention particulière est portée à la subjectivité et aux processus de subjectivation, non pas tant à cause de la formation et de la pratique psychanalytiques de Guattari, mais parce que la subjectivité « est devenue l’objectif numéro un des sociétés capitalistiques, des sociétés contemporaines (…), les productions matérielles n’étant que des médiations vers cette maîtrise de la production de subjectivité ». Si le capitalisme fonctionne en produisant des subjectivités déterminées, des façons déterminées de penser le monde et de se penser soi-même en tant que pauvre, qu’homme ou femme, que Noir, que jeune, que consommateur, que téléspectateur, etc. (et sur ce point Guattari rejoint les analyses de Michel Foucault), s’il nécessite le contrôle des processus et des vecteurs de subjectivation, toute action contre le capitalisme et productrice de mutations ne peut que prendre en compte cette dimension subjectivante essentielle du contrôle capitaliste, l’analyser, agir en vue de son démembrement, s’intéresser aux subjectivités et processus de subjectivation alternatifs.

Lorsqu’il décède en 1992, Félix Guattari laisse une œuvre considérable, des perspectives extrêmement riches, autant politiques que philosophiques. Son œuvre ne cesse de tendre vers une nouvelle façon de penser et d’agir : nouvelle façon de penser le capitalisme mais aussi la psychanalyse, l’inconscient, l’art, la littérature, l’action politique, les médias, la ville, l’environnement, la technologie, l’ontologie, le sujet, la névrose, le collectif, etc., et l’on retrouve dans Qu’est-ce que l’écosophie ? toute cette profusion enthousiasmante et féconde. Il est d’ailleurs frappant de constater à quel point les derniers textes de Guattari, écrits il y a plus de vingt ans, anticipent sur notre actualité et en permettent une analyse percutante, aussi bien en ce qui concerne le réseau internet que l’urbanisme, le discours politique, ou encore les crispations nationalistes, identitaires et fascisantes actuelles. Mais l’œuvre de Guattari laisse également un chantier ouvert, un travail immense à poursuivre et généraliser : travail d’analyse des conditions actuelles et évolutives du capitalisme, de l’ordre par lequel nous sommes produits et inscrits dans une dynamique catastrophique ; travail permettant de résister à cet ordre, de réorienter la finalité de nos existences, de produire de nouveaux processus de subjectivation, de nouvelles réalités matérielles et immatérielles, de nouvelles réalités mentales, corporelles, technologiques, politiques, urbaines, écologiques, etc. – travail qui est nécessaire aux processus par lesquels nous pouvons essayer d’échapper à ce qui nous détruit, travail qui ne peut qu’être sans fin, puisque les nouvelles productions, les relations singulières ainsi inventées encourent toujours le risque d’une stratification, d’une réappropriation capitaliste et destructrice. Ce à quoi l’œuvre de Guattari nous invite est donc une vigilance toujours recommencée, l’engagement dans un nomadisme incessant, une « déterritorialisation » sans terme, nécessaires aux inventions par lesquelles la vie est possible.

Félix Guattari, Qu’est-ce que l’écosophie ?, textes présentés par Stéphane Nadaud, éditions Lignes/Imec, 2013, 591 pages, 24 euros.

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