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Billet de blog 22 mars 2010

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Une sociologie de Kafka, par Bernard Lahire

À peine les sociologues s'approchent-ils du temple littéraire qu'ils suscitent chez les gardiens de celui-ci une alarme qui peut rapidement se muer en fureur. Bas les pattes ! ne touchez pas à l'objet sacré et consacré.

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À peine les sociologues s'approchent-ils du temple littéraire qu'ils suscitent chez les gardiens de celui-ci une alarme qui peut rapidement se muer en fureur. Bas les pattes ! ne touchez pas à l'objet sacré et consacré. Il en a toujours été ainsi et cela continue. Démonter les mécanismes de ce qui est réputé mystère, parler avec une objectivité tranquille de ce qui ne tolère que le rapport ému est par ces gardiens jugé insupportable. Bernard Lahire n'en a cure et, avec son Franz Kafka publié à la Découverte, il va résolument de l'avant.

En un fort volume, il entend faire le tour d'un écrivain déjà tant de fois commenté, mettre au jour les principes générateurs d'une œuvre tels qu'ils renvoient à une existence et à une structure psychique et, en fin de compte, nous construire une «biographie sociologique» répondant à l'immense et passionnante question: pourquoi Kafka écrit-il ce qu'il écrit comme il l'écrit?

À noter que Lahire, qui doit beaucoup à Bourdieu et le sait, prend ici radicalement ses distances avec une sociologie du champ et des stratégies littéraires et choisit de ne pas s'embarrasser de trop de médiations pour penser le rapport entre vie et œuvre. Il préfère considérer que, chez Franz Kafka, les dispositions propres à l'écrivain se sont exprimées de façon très immédiate, tant dans l'attitude prise envers la littérature que dans le travail d'écriture. Mais, en même temps, le sociologue et critique se garde de postuler une relation spéculaire simpliste, voulant que l'œuvre soit et ne soit que le miroir d'une existence. Il s'agit bien pour lui de construire sa biographie, d'édifier une lecture de l'œuvre, sachant que l'une et l'autre ne sont pas à considérer comme toutes faites mais qu'elles sont engagées dans une élaboration continue. Après une introduction méthodologique qui peut paraître trop longuement démonstrative, l'ouvrage entreprend d'inscrire l'écrivain dans son cadre de vie: la ville, la famille, les études, les amours, les emplois sont tour à tour évoqués. À ce stade encore préliminaire, l'analyste excelle à mettre de l'ordre dans ce qu'une vie comme celle de l'écrivain tchèque offre de foisonnant. C'est qu'il pense chaque expérience de vie en tant que procédure socialisatrice, conférant au sujet sa structure mentale et émotionnelle et, par-delà, ses tendances à choisir certaines directions contre d'autres.

Le sociologue dégage ainsi deux configurations qui vont déterminer toute l'existence de Kafka. C'est d'abord la tension bien connue qui tiraille l'auteur entre ses trois identités (juive, tchèque et allemande): l'ouvrage excelle à faire ressortir les solutions de compromis auxquelles le romancier a recours en permanence, en «être de l'entre-deux» (de l'entre-trois?) qu'il fut toujours. C'est ensuite cet énorme donné familial qu'est l'autorité intransigeante d'un père qui a réussi dans le commerce à force de sacrifices et ne tolère pas de voir son fils s'engager dans une voie opposée à la sienne, alors même qu'il a favorisé ses études. Partant de quoi s'éclaire le comportement d'un jeune héritier bourgeois qui a pour première particularité de refuser l'héritage. Tout ceci serait assez prévu si l'analyste ne s'entendait à faire apparaître le caractère dialectique d'un refus que l'écrivain ne vit que dans la culpabilité et qu'il assortit d'une si grande admiration pour son père qu'il finit par gérer sa «boutique» littéraire en s'inspirant du perfectionnisme paternel. Toujours est-il que Kafka est un bel exemple de ce que Lahire appelle un désajustement, et dont il esquisse la théorie avec beaucoup de pertinence.

Avec ce Kafka si double, Bernard Lahire trouve à mettre en œuvre une conception qu'il s'est forgée dans ses travaux antérieurs. Partant de l'idée que toute subjectivité est traversée de courants externes à forte teneur sociale, il écrit: «Chaque individu est le produit historique de la combinaison de dispositions multiples. Il est le point de croisement d'un ensemble plus ou moins cohérent de relations, de propriétés et d'appartenances, passées et présentes» (p. 431). Il y a donc, pour Lahire et dans la plupart des cas, une démultiplication de l'être qui contraint ce dernier à des arrangements entre dispositions diverses et parfois contradictoires. C'est l'un des points forts de la présente analyse que de montrer combien un Kafka procède à des négociations entre forces diverses de sa formule psychique et, plus que tout, trouve à les mettre en scène à même ses fictions.

Cela étant, Lahire n'en vient pas moins à dégager une grande structure à la fois éthique et stylistique, unifiant vie et production de l'écrivain tout ensemble. Et de parler à ce propos de style ascétique se manifestant en tous les domaines. Ce que Kafka résumait d'une formule, parlant de «faire la grève de la faim en toutes choses». En l'occurrence, ce style procède de trois sources: la famille tout d'abord qui s'est élevée à force d'austérité, les études de droit inclinant à la précision et à la discussion serrée des arguments, une exigence littéraire haute qui vise à se distinguer des autres par un dépouillement croissant. Cet ascétisme explique que l'écrivain privilégie les textes courts en même temps qu'allégoriques, ce qui présuppose des mécanismes très serrés de composition, où chaque détail importe.

Il faudrait encore relever dans l'ouvrage tout ce qui concerne le regard que l'écrivain porte sur la société, y compris sur l'artificialité des relations entre individus et groupes. Il y a dans les fictions kafkaïennes une réflexion soutenue sur la nature des rapports de domination et sur leur ambiguïté foncière. Ainsi le dominé de Kafka ne se conçoit pas sans une part de servitude volontaire. Or, celle-ci peut changer de sens très violemment et basculer en exigence tyrannique. Kafka même «a été aussi –dans certaines situations et à certains moments– celui qui dirige, qui sait, qui enseigne, guide et ordonne, le maître, le dominant et même parfois le tyran» (p. 474). Cette nouvelle duplicité veut par ailleurs que ses personnages (animaliers en plus d'une occasion) apparaissent maintes fois en incapables qui paradoxalement réussissent, ce qui en dit long sur certaine volonté de déjouer les logiques sociales.

Au long de l'analyse menée par Bernard Lahire sont distribués des «portraits» plus ou moins longs des textes de Kafka, conçus comme des résumés raisonnés et nous conduisant de La Métamorphose (1912) au Château (1922). Ainsi l'œuvre entière est passée en revue, entraînant le lecteur dans un compagnonnage passionnant. À travers ce panorama se donne à lire l'admiration que le sociologue voue à l'écrivain, alors même qu'il ne se départit pas de sa ligne «objectivante». C'est ainsi que l'on prend conscience d'une méthode qui, confrontant vie et œuvre, joue de la forme largement allégorique de la seconde pour montrer comment la fiction ne relance le vécu que dans un incessant décalage qui permet à l'auteur de le penser et d'agir sur lui dans le même mouvement.

Du Kafka de Lahire, il y aurait encore beaucoup à dire. C'est avant tout un travail d'élucidation audacieux et courageux, qui ne fera pas que des amis à son auteur. C'est plus encore une manière de somme et de modèle sur le plan méthodologique. Et puis c'est un grand livre, exigeant dans sa lecture, passionnant dans son déroulement.

Bernard Lahire, Franz Kafka. Éléments pour une théorie de la création littéraire. Paris, La Découverte, « Textes à l'appui », 2010. 27 €.

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