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Billet de blog 22 mars 2014

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Philosophie alien

Métaphysique d’Alien, sous la direction de Jean-Clet Martin, rassemble les essais de dix philosophes autour de la tétralogie initiée en 1979 par le célèbre film de Ridley Scott, à laquelle il faut ajouter Prometheus, du même réalisateur, sorti en 2012, présenté comme une préquelle.

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Métaphysique d’Alien, sous la direction de Jean-Clet Martin, rassemble les essais de dix philosophes autour de la tétralogie initiée en 1979 par le célèbre film de Ridley Scott, à laquelle il faut ajouter Prometheus, du même réalisateur, sorti en 2012, présenté comme une préquelle.

Pour les auteurs qui contribuent à ce livre, il ne s’agit pas d’expliquer ces différents films ou d’en faire un objet dont la philosophie s’emparerait pour lui appliquer ses concepts. L’enjeu concerne d’abord le rapport de la pensée philosophique à l’œuvre d’art et, ici, à la pensée cinématographique. Que peut faire la philosophie avec la fiction si celle-ci n’est pas réduite à une simple imagination ou à un discours confus que la philosophie devrait ordonner et clarifier ? Gilles Deleuze énonçait que l’œuvre d’art est pour le philosophe une pensée autre, non conceptuelle, dont le concept philosophique doit faire l’épreuve et avec laquelle il doit penser : la rencontre de l’œuvre force à penser, et les géographies de l’art, les logiques inventives de la fiction, imposent à la philosophie de nouvelles coordonnées qui la forcent à penser – à penser autrement. En ce sens, penser avec l’art est faire l’expérience d’une différence, d’une altérité que la philosophie ne reconnait pas, qui n’entre pas dans les schémas habituels du reconnaissable. La fiction est ainsi l’occasion d’une expérience de la pensée et pour la pensée – une pensée qui, par le surgissement d’une pensée autre, devient elle-même autre.

Dans Métaphysique d’Alien, il s’agit donc d’accepter une expérience à travers laquelle la philosophie rencontre autre chose qu’elle-même et qui la force à penser autrement. La pensée devient autre qu’elle-même, produisant une altérité, une différence par laquelle c’est l’autre qu’elle contemple. Penser philosophiquement est  donc tributaire d’une rencontre : rencontre avec une pensée cinématographique et ses moyens propres – l’image, le son, le montage –, mais aussi rencontre avec le monde de cette œuvre, monde où, ici, existe cette figure d’une altérité sans référence qu’est la créature extra-terrestre.

On pourrait ainsi considérer l’univers conçu par Ridley Scott comme une exposition cinématographique de la condition de la pensée, le déploiement par les moyens du cinéma et de la fiction de la rencontre nécessaire à la pensée pour qu’elle ne soit pas la reproduction de ses propres habitudes – rencontre qui ne peut être, pour être véritable, que la rencontre avec une altérité inattendue, ni identifiée ni identifiable : une réalité nécessairement alien (si alien, en anglais, signifie « extra-terrestre », en latin le terme alienus signifie « l’autre », « l’étranger », « le non familier »). Le monde imaginé par Ridley Scott serait donc centré sur cette question du rapport de la rencontre et de la pensée, comme il pourrait également être perçu comme la mise en évidence de ce qu’est la pensée ou de ce qu’est l’œuvre philosophique autant qu’artistique : rencontre avec un autre inconnu et déstabilisant en même temps que production d’un monde inconnu, production d’un alien.

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Le livre dirigé par Jean-Clet Martin, en ce sens, répète la logique de la tétralogie Alien, et ce d’autant plus qu’il en reprend un des éléments parmi les plus marquants, à savoir le mode de reproduction de l’espèce extra-terrestre : le parasitage. Chacun se souvient que, dans les films de la série, les créatures ont un mode de reproduction qui nécessite le parasitage d’un organisme étranger d’où jaillit ensuite, en faisant exploser la cage thoracique de l’hôte, le « nouveau-né ». C’est cette opération de parasitage que répètent les différents auteurs du livre, chacun parasitant à sa façon les divers films de la série pour s’y installer comme sur un nouveau territoire pour la pensée : chacun y prélève des éléments qu’il croise, recoupe avec d’autres, fait varier, pour produire les coordonnées d’une pensée nouvelle qui sont en même temps celles d’un nouveau monde où c’est l’alien qui pense et parasite tout autant notre pensée et notre monde. Se nouent ainsi d’étranges noces entre la philosophie et le cinéma, entre le concept et la science-fiction, entre l’humain et le non humain, entre la Terre et l’espace extra-terrestre – étranges devenirs par lesquels ce que nous sommes et pensons a déjà pris la forme d’un alien par les yeux duquel, alors, nous nous contemplons sans nous reconnaître.

C’est sur cette puissance « aliénante » ou « altérante » de la fiction que Jean-Clet Martin insiste. La fiction produit ses effets sur le présent, ouvrant en lui des possibles qui, en tant que tels, à la fois le contestent et le propulsent vers un avenir dont nous n’avions pas l’idée. La fiction altère le présent de notre monde, le fait basculer dans l’altérité d’un point de vue inédit, autant critique que prometteur. Des yeux nouveaux s’ouvrent dans le monde, des yeux étrangers dont le regard découpe autrement ce que nous sommes et nous force ainsi à penser ce que nous pouvons être d’autre.

La rencontre de l’alien a finalement pour effet de nous forcer à devenir autres, de subir entre nous et nous-mêmes, entre nous et notre monde, une distance par laquelle est reconfiguré autant ce que nous pensions, ce que nous savions, que ce que nous imaginions ou percevions. Le procédé n’est pas nouveau, puisqu’il correspond à ce que nous lisons dans Les lettres persanes de Montesquieu, dans Micromégas de Voltaire, ou encore, comme le rappelle Antoine Hatzenberger, dans l’étrange Théorie du ciel d’Emmanuel Kant.

Laurent de Sutter ou Véronique Bergen soulignent que la rencontre avec l’extra-terrestre transforme le rapport de l’Homme au non humain autant qu’à lui-même, puisque par elle il s’apparaît étranger, lui-même alien pour un être d’un autre monde, créature de l’outer space, étrangère pour les autres autant qu’étrangère à soi. La rencontre avec l’extra-terrestre produit une déstabilisation des points de vue et identités en même temps qu’elle instaure une immanence et une relativité généralisées. Dans la tétralogie Alien, qui est l’étranger, qui est l’autre et par rapport à quelle identité ?

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Si la créature extraterrestre apparaît comme l’étranger le plus évident, l’est-elle plus que « Mother », l’ordinateur géant qui organise le vaisseau spatial, ou que les différents robots humanoïdes que l’on retrouve de film en film, ou encore que le chat qui, dans le premier volet de la série, contemple ce qui se passe d’un regard vert et distant, un regard autre qui rejoint la distance qui sépare le regard de la créature de ce que nous pensions être notre monde ? Qui est étranger, pour qui, par rapport à quoi ? Avec l’affirmation d’une altérité généralisée, d’une relativité étendue à tous les points de vue qui se multiplient et s’entrecroisent de manière immanente, c’est l’idée d’identité qui devient problématique. Les androïdes sont d’abord perçus en tant qu’humains avant que ne se révèle leur réalité cybernétique, tandis que dans Prometheus, l’humanoïde joué par Michael Fassbender est identifié en tant que tel dès le début pour, au fur et à mesure, laisser paraître une forme d’ambiguïté dans son rapport à l’humanité. De même, le personnage récurrent interprété par Sigourney Weaver ne cesse de changer, jusqu’à devenir, dans Alien Resurrection, un clone d’elle-même, mi humaine, mi extraterrestre, simple possible à l’intérieur d’une série de clones d’elle-même qui, découverts à l’occasion d’une séquence, problématisent encore davantage le « elle-même ». Et que dire de l’identité de la créature, mi organique et mi métallique, transgressant les lois connues de la biologie comme de la logique ?

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Dans la série des Aliens, la perturbation des identités laisse place à une émergence nouvelle et profuse des possibles, de la relativité, de la contingence, à tout un monde de relations mobiles, réversibles et ambiguës entre les règnes, les espèces, les frontières – un monde de l’immanence où des points de vue différents se juxtaposent selon des relations purement horizontales, où des hybridations paradoxales prolifèrent, où la pensée et les corps sont pris dans les mouvements d’un univers en tous ses points extraterrestre, par définition extrahumain, extralogique. C’est cet univers dont la « philosophie expérimentale » de ce livre tente de dessiner la carte, qu’elle nous invite à traverser, et par laquelle il s’agit, en même temps, de traverser « notre » monde, « notre » pensée, croisant certaines problématisations de la philosophie contemporaine, comme celles de Derrida ou de la queer theory, certaines questions insistantes concernant, actuellement, les corps, le politique, l’animal, l’humain, la technique, le droit, la sexualité, le genre, l’ontologie, etc.

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Ainsi, le procédé de la rencontre avec un point de vue extérieur n’est pas, dans la fiction imaginée par Ridley Scott, la simple reprise d’un procédé déjà existant et simplement plaqué sur le genre du film hollywoodien de science-fiction : ce procédé appliqué au film de science-fiction permet de perturber et de problématiser d’une manière particulièrement intense ce que nous sommes aujourd’hui, ce que nous pensons, ce que nous désirons, ce que nous devenons et vivons aujourd’hui. Et c’est l’intensité de ces problématisations que les textes qui composent Métaphysique d’Alien nous font rencontrer et nous invitent à prolonger par une philosophie elle-même extraterrestre impliquant une nouvelle ontologie, une nouvelle pensée de l’altérité, de l’humain et du non humain, une nouvelle logique des corps, des règnes, de la vie. 

Jean-Clet Martin (dir.), Elie During, Raphaël Bessis, Charles H. Gerbet, Laurent de Sutter, Frédéric Neyrat, Marika Moisseeff, Antoine Hatzenberger, Véronique Bergen, Peter Szendy, Métaphysique d'Alien, éditions Léo Scheer, 2014, 222 pages, 18 euros.

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