Wright Mills et la haute immoralité

Si C. Wright Mills fut un outsider de la sociologie américaine, il n’en fit pas moins une carrière universitaire soutenue et publia quelques livres qui devinrent des classiques. Ainsi des Cols blancs en 1951, traitant de la classe moyenne, et de L’Élite au pouvoir paru en 1956 et que les éditions Agone ont la bonne idée de reprendre aujourd’hui dans une version actualisée par François Denord.

Mills, ce rude Texan, fut par-delà une vedette de la gauche intellectuelle des années 60 aux USA ; il avait lu Weber et Marx et n’hésitait jamais à dénoncer les groupes fortement soudés qui dirigeaient son pays, montrant en particulier combien la collusion entre pouvoir politique et pouvoir économique était dans la nature profonde du capitalisme américain. Le lisant, on se dit pourtant que ce qu’il écrit des USA au milieu du XXe siècle a quelque chose de transposable à la société française actuelle : émergence de fortunes considérables dans la classe dominante, vocation des chefs d’entreprise à contourner le fisc, retour des héritiers et des rentiers, etc.  Mais on lira aussi Mills avant tout parce qu’il se lit bien, que son style alerte et volontiers dénonciateur est d’un romancier à la Balzac dont les personnages seraient des groupes sociaux avides de pouvoir et de prestige.

Quand Wright Mills publie son ouvrage, Eisenhower est président des Etats-Unis ; il incarne le retour au pouvoir du conservatisme républicain et permet surtout une extraordinaire pénétration des “seigneurs de la guerre” dans les lieux de gestion des affaires et de l’État. Cependant, comme le note l’auteur, l’intrusion des militaires dans les sphères politiques ne date pas d’alors et est consubstantiel au système américain.

Plus centralement, le projet de Mills est de cerner les groupes qui ont pris la direction des affaires au long de l’histoire américaine pour conduire à la situation du milieu du XXe siècle. Cela commence au XIXe avec les “400”, ces personnalités unies par le prestige et qui, dans chaque grande ville, ont la main sur les affaires locales. Ainsi se forme en chaque lieu une clique au sommet, où milieux et professions s’entendent par le haut. Mais, par la suite, l’évolution de l’économie va favoriser la constitution d’une classe supérieure de dimension nationale, même si elle ne trouva jamais à se fixer en un seul lieu, fluctuant entre Boston, New York et Washington. C’est cependant New York qui donne le ton quand le groupe dominant commence à se confondre avec le monde des “célébrités” et agrège à soi vedettes de la scène et du cinéma. Naît alors le milieu de toutes les connivences et du prestige snob, qui se donne des airs aristocratiques à travers des événements sociaux comme le bal des débutantes. C’est le temps de la société des cafés et des boîtes de nuit, et l’on savourera les pages que Mills réserve à celle qui fut, en chaque moment, “la fille chérie de l’Amérique”, qu’elle soit débutante, modèle ou professionnelle du spectacle. Et de noter : “On peut la trouver, cette femme du dernier modèle, dans toutes les boîtes de nuit de New York […] : avec son regard de poupée et son corps bien balancé mais affamé pour l’amour de la caméra, c’est une fille mince, gantée, au sourire fatigué, au regard plein d’ennui ; elle a souvent la bouche entrouverte, et passe parfois la langue sur ses lèvres pour qu’elles reflètent bien la lumière.” (p.120-121)

Dans L’Élite au pouvoir, les aperçus perspicaces se bousculent. L’idée majeure est évidemment que la société américaine est avant tout une société de l’entreprise et de l’argent. Comme prévalent les intérêts des États, le Congrès central, plus ou moins méprisé, devient le lieu où par excellence les présidents des commissions s’entendent à bloquer ou à noyer les propositions de la Maison-Blanche. Au total, ce sont “les riches de l’entreprise” qui font donc la loi et ce par le biais des cliques d’hommes de loi et de banquiers qui sont leurs chefs politiques actifs. Et, pendant ce temps, Eisenhower recrute ses conseillers parmi ses copains de golf…

Dans un ultime chapitre, Mills se livre au procès de ce qu’il appelle la “haute immoralité” de la société ambiante. Pour lui, cette immoralité s’exprime en particulier par l’inculture générale de l’élite au pouvoir, une inculture que n’a pas toujours connue l’histoire américaine. Et, pour une telle élite, le savoir n’a d’intérêt que s’il rapporte. Voilà encore qui peut faire penser à cette France actuelle où la lecture de Madame de La Fayette risque d’être proscrite dans les classes. Mais l’ignorance de la classe supérieure –celle d’hier comme celle d’aujourd’hui– connaît d’autres tendances encore que pointe Mills à sa manière fougueuse et par exemple lorsqu’il relève : “L’absence de savoir en tant qu’expérience chez les membres de l’élite concorde avec la sournoise ascension de l’expert, considérée non seulement comme un  fait, mais comme légitimation.” (p. 525). On se croirait chez nous aujourd’hui et non outre-Atlantique hier.

C. WRIGHT Mills, L’Élite au pouvoir, traduit de l’anglais par A. Chassigneux, préface de Fr. Denord, Marseille, éditions Agone, “L’ordre des choses”, 2012. 26 €.

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