Le goût unique de millions de blancs

Christian Lander: Stuff white people like. The definitive guide to the unique taste of millions, Random House, New-York, 2008. A lire de toute urgence, c'est la comédie de l'été, et même de l'automne.

Christian Lander: Stuff white people like. The definitive guide to the unique taste of millions, Random House, New-York, 2008. A lire de toute urgence, c'est la comédie de l'été, et même de l'automne. En 150 petits chapitres de 1-2 pages, Christian Lander fait le tour de ce qui constitue l'univers des "white people", c'est-à-dire les personnes de race blanche, mais pas toutes. Comme l'auteur l'explique à de nombreuses reprises, il est important de savoir se démarquer des "wrong kind of white people". Les blancs, donc, mais de préférence nord-américains, plutôt étatsuniens que canadiens, raisonnablement de gauche, mais aussi raisonnablement aisés, urbains, éduqués, sportifs et écologiques. On pourrait tout aussi bien dire, et cela ne concerne pas que les nord-américains: les individualistes éperdus sans cesse menacés de conformisme (et même de bien-pensance), les ego-managers travaillant à plein temps à leurs goûts intellectuels, artistiques, mais surtout vestimentaires et gastronomiques, puis éventuellement humanitaires et écologiques. Le livre de Lander tient de l'enquête ethnologique, mais aussi du guide de voyage en pays blanc (ce qu'il faut dire et ne pas dire, les gaffes à éviter, les conseils pour réussir, etc.) et enfin de la comédie: beaucoup de séquences se transforment en véritables scènes faites de dialogues-types. De manière générale il n'est pas facile à présenter ou à commenter car il doit énormément à son style, support d'une ironie souvent dévastatrice. Tentons quand même de suivre quelques pistes.

Celle de la belle âme, par exemple: les "white people" sont fondamentalement bons et ils sont en principe sur terre pour faire du bien autour d'eux. Ils font des études, de préférence littéraires, dans les Colleges, car ils sont persuadés de faire une faveur à la société en lisant les œuvres complètes de Proust plutôt que de chercher un job. Et ils achètent des voitures moins polluantes que les "wrong kind of white people" parce qu'ainsi ils font du bien à la planète. Après leurs études, ils travaillent en principe dans une NGO ou même une NPO, ils y auront bientôt un salaire à 6 chiffres, mais sans la culpabilité qu'ils éprouveraient à toucher le même salaire dans une de ces détestables multinationales exploitant sauvagement ceux qui n'ont pas la chance de faire partie des white people.

Ou celle de la culpabilité justement, qui les distingue de toutes les autres couleurs convenant au genre humain. Ils ont terriblement honte d'être les descendants d'oppresseurs et de criminels blancs. D'où l'avantage stratégique de ceux qui peuvent invoquer une ascendance irlandaise plus ou moins imaginaire: les Irlandais sont les seuls blancs qui ont droit au statut d'(anciens) opprimés, on peut donc se soûler la gueule avec eux, et même sans eux, lors de la Saint-Patrick. Pour les mêmes raisons, il est très important pour les white people de compter beaucoup de noirs parmi leurs amis (beaucoup voulant en général dire deux). Si de surcroît ils arrivent à combiner dans une même personne un ami noir et un ami gay (car ils sont extrêmement tolérants et ouverts), ils ont des arguments imparables pour réduire tous les autres convives du dîner au silence.

Car ce n'est pas tout de faire le bien. La vraie performance, c'est de faire (le) mieux, puisque tous les white people, sauf les "wrong ones", le font aussi, et pour les mêmes raisons: se distinguer, être aussi unique que possible. La bataille de la singularisation n'est jamais gagnée. C'est dire que l'univers de la bien-pensance et des belles âmes est aussi, à y regarder de plus près, une jungle féroce dont il convient de connaître les règles. Il faut par exemple savoir y reconnaître ses propres faiblesses et les retourner à son avantage. Si vous vous retrouvez en face de quelqu'un qui a des goûts musicaux plus énergiquement affichés que les vôtres (car en matière de musique, les white people se doivent d'avoir des goûts, des opinions et des collections), ne contestez pas les siens, ne cherchez pas à rivaliser avec lui, mais soyez humble, demandez-lui des conseils. Il vous trouvera sympathique et vous devra même quelque chose.

Si votre collègue vous confie ses déboires amoureux (car ceux-ci font partie du cahier des charges des white people), évitez de lui parler du cancer de votre mère. Vous passeriez immédiatement pour totalement insensible et vous vous feriez un mortel ennemi. Ayez également en tête que très exactement 100 % des enfants des white people, et pas seulement les vôtres, sont absolumennt géniaux, et ceci d'autant plus qu'ils reçoivent une éducation bilingue anglaise-française, de préférence au chinois et surtout à l'espagnol, langues utiles et donc vulgaires, ne permettant pas de lire plus tard Proust dans le texte. Sachez aussi que si certains rejetons de white people sont nuls à l'école, c'est parce qu'ils sont trop géniaux pour s'y adapter.

Le charme de cette enquête tient aussi au flou de son objet: les white people, mais à l'exclusion des "wrong kinf of…". Rien donc qui concerne une ethnie, si ce n'est celle des individualistes (sans doute plus représentés parmi les individus de race blanche pour des raisons historiques), obligés de se réinventer 24 h/ 24h, celle des dandys qui se seraient trompés de deux siècles. En êtes-vous? Détestez-vous raisonnablement vos parents? Buvez-vous vos expressos, au prix fort, dans un coffe-shop local plutôt que chez l'oppresseur Starbucks? Achetez-vous vos légumes au marché alimenté par des producteurs biologiques locaux? Ou êtes-vous ringard au point de porter encore des chaussures de l'oppresseur Nike pour votre jogging? Selon les réponses que vous donnerez à ces questions et à bien d'autres encore, vous saurez si vous en êtes, si vous êtes dans la bonne ou la mauvaise sorte de blancs. Voilà en somme un livre non seulement très amusant, mais également fort utile.

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