Soyons BDSM, pas BCBG

Avec ses trois gros volumes, Cinquante nuances de Grey a été en 2012 un énorme succès de librairie à dimension planétaire – un succès qui se poursuit d’ailleurs. Il a été conçu sur son site par une Anglaise, E.L. James (avec collaboration des lectrices), lancé en e-book par une agence australienne, transformé en livre et diffusé par l’éditeur américain Vintage.

Avec ses trois gros volumes, Cinquante nuances de Grey a été en 2012 un énorme succès de librairie à dimension planétaire – un succès qui se poursuit d’ailleurs. Il a été conçu sur son site par une Anglaise, E.L. James (avec collaboration des lectrices), lancé en e-book par une agence australienne, transformé en livre et diffusé par l’éditeur américain Vintage. Il est un mixte entre les romans gothiques d’autrefois, où un homme aussi séduisant qu’inquiétant enflammait le cœur d’une jeune femme, et ce que l’on appelle désormais le mommy-porn, pornographie tempérée à base de BDSM, c’est-à-dire de « bondage et domination sado-masochistes ».

On se doute bien qu’une telle mixture ne fait pas de Madame James une candidate au Nobel de littérature. Pour ce que j’en ai lu, l’ouvrage est médiocre tant par son écriture que par son imaginaire érotique. La convention y règne en maître. Il n’empêche que cette pornographie soft fonctionne bien et qu’elle ouvre aux lecteurs et surtout lectrices des perspectives nouvelles. On verra comment.

Mais si nous parlons des Cinquante nuances de Grey (quel titre !), c’est qu’Eva Illouz, sociologue à l’université de Jérusalem – nous avons déjà rendu compte ici même d’un de ses ouvrages précédents : Pourquoi l’amour fait mal –, en propose une analyse plus qu’intéressante. Face au « monstre » littéraire dont elle traite, Illouz adopte la bonne attitude, qui est de comprendre – du dehors comme du dedans – les raisons d’une réussite loin de tout mépris et préjugé envers ceux et celles qui ont fait le succès de cette grande saga érotique. Elle commence ainsi par rappeler quelques temps forts de la tradition anglo-saxonne des best-sellers populaires. Elle eût pu à cet égard s’en référer aussi à la tradition française et au gros succès au XIXe siècle des Mystères de Paris d’Eugène Sue, roman où se mêlaient amour romantique et philosophie sociale. Mais tout ceci pour soutenir l’idée que les grands romans, et qu’ils soient de bonne ou de mauvaise littérature, sont toujours en résonance (Illouz tient au terme) avec les problématiques de leur temps et les contradictions internes de celles-ci.

Si Cinquante nuances relève d’une libération sexuelle toujours en cours, le roman va, en effet, à la rencontre des tensions qui existent actuellement encore entre domination masculine ancestrale et autonomie féministe en voie de conquête. Et Illouz de résumer la trilogie de ses romans dans un mouvement en trois phases : « Dans un premier temps les différences de genre sont fortement soulignées. Elles s’estompent ensuite à travers le spectacle d’une lutte entre deux volontés androgynes (par la douceur de l’un et l’autonomie de l’autre). Enfin, les adversaires se réconcilient autour de pratiques sado-masochistes, qui leur permettent de « rejouer » leurs identités de genre et de stabiliser leurs différences, en les rendant acceptables parce que génératrices de plaisir (pour les personnages comme pour le lecteur) » (p. 92). De fait, tout est là et en peu de phrases.

Et pourtant des questions demeurent, pouvant s’adresser tant au roman qu’à son interprète : pourquoi ce Grey surpuissant socialement se soumet-il aussi aisément en fin de compte à la très quelconque Ana ? Pourquoi la bonne entente sexuelle passe-t-elle à tout coup par le « bondage » (le ligotage) et le sadisme ? Mais ce sont là détails, car, pour Illouz, l’essentiel se résume à une lutte pour la reconnaissance, celle qui mobilise les deux héros en présence, ce qui ne manque pas de saveur, sachant que le personnage masculin est un vrai surhomme. Mais c’est que, dans nos sociétés, un seul et même besoin s’empare de tout un chacun : celui d’être pris en compte. Les amants s’y emploient donc : le dominant baisse les armes, la soumise revendique son autonomie.

La thèse finale d’Eva Illouz est qu’à partir de ce moment Cinquante degrés relève bien plus du self-help que de la pornographie. Il ne s’agit plus ici d’un bouquin excitant, propice aux comportements masturbatoires, mais bien d’un manuel pratique, où lectrices et lecteurs trouvent des solutions à leurs problèmes. Et ce sur deux plans : un plan psychique largement « joué », où les partenaires amoureux trouvent dans le BDSM une bonne solution à leur affirmation personnelle ; un plan physique, où les mêmes se voient proposés des trucs efficaces pour renouveler l’agrément de l’échange sexuel. Sur ce second point, Illouz note d’ailleurs qu’aux États-Unis, depuis que le roman s’est répandu, la vente des « sex toys » a grimpé en flèche et dorénavant toute bonne ménagère US sait comment se servir des « boules de geisha » acquises au supermarché. Voilà qui devrait donner des idées aux meneuses du Tea Party républicain.

Tout cela qui a donc commencé au Royaume Uni, est passé par l’Australie et se prolonge dans les sex-shops new-yorkais pour être enfin commenté par une sociologue israélienne imbue de certain féminisme est terriblement anglo-saxon, comme on peut le voir. Cinquante nuances n’en est pas moins largement lu en France et constitue un fait social en même temps qu’un fait littéraire « efférent », c’est-à-dire susceptible de conduire à des actes et à des pratiques. Tel va le self-help désormais.

Eva Illouz, Hard Romance. Cinquante nuances de Grey et nous, traduit de l’allemand et del’anglais par Fr. Joly, Paris, Seuil, 2014. € 16.

 

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