P. Chamoiseau, L'Empreinte à Crusoé

Qui d’autre que Patrick Chamoiseau pour revenir sur les traces de Robinson Crusoé ?

Qui d’autre que Patrick Chamoiseau pour revenir sur les traces de Robinson Crusoé ? L’oiseau marqueur de paroles fait entendre sa voix depuis maintenant un quart de siècle : auteur de Texaco, Goncourt 1992, proche du poète Edouard Glissant et de ses théories du Tout-monde ou de la relation, Patrick Chamoiseau est une figure de la littérature contemporaine. D'une littérature transversale qui interroge la mobilité des frontières et l’homme dans son rapport au monde.

L’auteur nous livre avec L'Empreinte à Crusoé une réécriture du mythe qui s’apparente à une expérience de l’ordre du « saisir », une mise à l’épreuve de l’écriture qui dépasse le schéma traditionnel du roman d’aventure, ce qui explique le sous-titre « récit ». Cette variation du Robinson Crusoé interroge tout aussi bien « l’archétype de l’individuation » que la littérature en elle-même : ce qui importe pour l’écrivain, c’est « la situation à explorer infiniment, dans son indicible, son impensable, son impossible… ».

 Après Daniel Defoe et Michel Tournier, écrire aujourd’hui sur Robinson Crusoé revient à « combler des interstices ». La situation de l’homme seul sur une île déserte est réactualisée par l’auteur qui met en parallèle l’histoire ancrée dans notre imaginaire et des problématiques actuelles et anthropologiques. L’individu qui reforme son monde hors de toute contrainte sociale, nationale ou politique sur une île est proche de l’homme d’aujourd’hui qui forge son être grâce à une multitude de « possibles ». Le vocabulaire typique de Chamoiseau et les thèmes récurrents de son œuvre apparaissent dans ce récit intérieur de la condition humaine comme décuplés, mis en relief mais jamais réductibles : l’Autre, le saisir, la Relation, la rencontre, l’origine, les possibles…

 Le récit semble être une longue phrase ininterrompue, un flux de conscience qui n’admet ni majuscule ni point mais fait un usage méthodique du point-virgule. Celui-ci n’est pas là pour ralentir ou couper la respiration, il est un « passeur d’énergie » qui accélère le temps devenu malléable. L’île s’offre au lecteur selon les perceptions de ce Robinson ambigu. Pour lui les vingt premières années d’exil s’inscrivent dans un rapport de « présence-absence » à cette « masse étanche » qu’est l’île, mais la découverte inattendue d’une empreinte sur le sable fera tout basculer. Telle un fil d’Ariane, l’empreinte constituera cet Autre invisible qui mène Robinson à conquérir, apprivoiser, posséder, contempler et enfin rentrer en communion « angoissée » avec cette nature qui le sollicite à tout instant.

L’aventure intérieure que nous livre Patrick Chamoiseau tient toutes ses promesses, le rythme oratoire et quasi mystique de cette quête identitaire plonge le lecteur dans un état particulier d’attente et de « recevoir ». Cette langue qui cherche à s’approcher au plus prés d’une vérité qu’on ne peut toucher atteint le sublime dans ses expérimentations, son aspect complexe et infiniment riche.

« J’avais procédé de même avec la mer – ou plutôt avec ce mur de phosphorescences et d’humeurs hystériques – que j’avais tant de fois suppliée, tant peuplée de bateaux imaginaires venant à mon secours »

Le ton de l’essayiste et du poète engagé résonne aussi bien dans la fiction que dans « L’atelier de l’empreinte. Chutes et notes » placé après le récit de Robinson, fragments de réflexions éparses sur le processus créatif du livre. Cette pensée théorique présente dans des essais politiques tels que Quand les murs tombent. L’identité nationale hors la loi ? (2007) ou L’intraitable beauté du monde. Adresse à Obama (2009) — tous deux en collaboration avec Edouard Glissant — se retrouve dans L’empreinte à Crusoé, donnant au mythe une résonnance particulière : « Le Robinson de Defoe a fasciné parce qu’il pouvait tout réenvisager à partir de lui-même – le rêve secret de tous… le défi d’aujourd’hui. »

L’auteur manie la langue au service d’un dire fondamental, essentiel, chaque phrase et chaque mot pèse un poids particulier, se répercute dans un infini de possibles qui donne le vertige. Le Verbe est une bénédiction que Robinson tente de maintenir durant de nombreuses années pour la sauvegarde de son esprit, mais la lecture quotidienne d’Héraclite et du poème de Parménide (apposés l’un à l’autre en palimpseste dans un livre de cuir que Robinson garde tel une relique), érige ce Verbe comme un tout inatteignable et étanche à toute interprétation. La magie de ce livre dans le livre réside dans son invocation orale ou silencieuse qui garde tous ses mystères dans une offrande continuelle. Telle est l’écriture que souhaite Chamoiseau, une écriture ouverte, commandée par la nécessité d’un dire universel et humain, et non par les lois du roman qui est « peut-être européen ». Cultiver l’irréductible, l’impensable et le complexe est le seul intérêt de l’art et de la littérature. Lire L’empreinte à Crusoé revient à vivre une expérience de lecture troublante. Le style de Chamoiseau ressemble à cette île extraordinaire et prolifique, à la fois spirituelle, envoutante et saisissante. Mais c’est aussi une réflexion sur l’homme d’une puissance étonnante.

« J’éprouvais le sentiment d’être un tout relié à un tout mystérieux ; et rien dans cette liaison de toutes choses à toutes choses, je me surprenais en infime créature, mais soudain éclaboussé de riches immensités »

Patrick Chamoiseau, L'Empreinte à Crusoé, Gallimard, 255 p., 17€30

Prolonger :

Le siècle de Glissant, poète du Tout-Monde, Mediapart, février 2011

"Aimé Césaire, La passion du poète", Mediapart, avril 2008

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