Rien ne s'oppose à la nuit

Trop joli, trop élégant, on le pense aussi, aux premières pages de Rien ne s'oppose à la nuit, de Delphine De Vigan.

Trop respectueux, même ? Il s'agit du suicide de sa mère, il n'y a pas si longtemps ; le texte est autobiographique. D'entrée, Delphine De Vigan hésite, l'écrit, détaille les empêchements multiples à écrire sur Lucile. Cette famille - nombreuse - blessures connues, fragilités et colères anciennes, tout ce qu'on peut provoquer en écrivant sur des êtres réels et proches. Elle convoque Lionel Duroy ou Christine Angot : les familles n'encaissent pas l'exposition, elle le redoute, elle avance avec précaution. Mais choisit-on tout à fait ce avec quoi on écrit ?

Elle mentionne son précédent roman, Les heures souterraines, livreau cordeau, une note tenue de souffrance et de quotidien (une femme harcelée moralement au travail, un médecin qui sillonne la ville, deux solitudes) et on apprend que ce livre-là, elle l'avait écrit parce qu'il fallait tenir et avancer après la mort de Lucile : il en est traversé, porté.

Est-ce à la page 12, 20, 30 ? Arrive un moment où l'on retourne à la couverture du livre, en devinant soudain que c'est une photo « vraie ». Arrive un moment où l'on se dit que c'est peut-être ça, le livre, le décorticage d'une impossibilité qui bute sur un récit ordonné ?

Cette famille-là compte un nombre honnête d'excentriques comme on disait autrefois, un nombre élevé de morts, possède une aisance suffisante pour que des lieux - appartements, maisons - soient pérennisés, comprend sans doute un aimable criminel. On grandit entre le neuvième arrondissement et Versailles, on villégiature à la Grande Motte et on se retrouve dans la maison de l'Yonne. La grand-mère Liane est d'un autre temps. Elle prend le pari d'un grand écart à75 ans, a déclaré d'entrée, que dans lavie, elle voulait plein d'enfants, les a eus. Clé de voûte matriarcale, elle est aussi femme d'un seul homme, aveugle s'il le faut.

Surgissent les choses tues, les failles. Les familles spectaculaires peuvent être championnes du silence. Et le livre bascule, entraînant la lecture, lorsque justement parlent, au « je », au « nous » plus souvent, les deux filles de Lucile, dont l'auteur. C'est par le regard de celle-ci que soudain - si serrée et précise que soit l'enquête familiale, heures d'enregistrement, rencontres,visionnages des vieux films, lettres - Lucile prend vie.

C'est une fille trop belle, mère très jeune, qui remonte, robe courte et hauts talons, l'allée goudronnée d'un lotissement de grande banlieue pour rallier une maison où des matelas au sol font banquette pour tous ceux qui passent. Les mômes la regardent tous, car elle n'est pas comme les autres mères.  

C'est une femme qui tire sur des joints et des joints (au retour du travail, elle travaille toujours, sans plaisir ni intérêt, parce qu'il faut), s'expédiant hors d'elle-même, bonne-mauvaise mère, à alerter la DDASS, intensément vivante. Et bientôt psychiatrisée. Puis alcoolisée, enfin les deux. Une femme incertaine, scrutée de près par ses filles.

Bipolaire, écrit Delphine deVigan. C'est le diagnostic que l'on va poser, après une scène terrible, précédée d'autres scènes terribles, et qui ne sont pas des scènes, mais de ces épisodes joliment nommés bouffées délirantes. Delphine de Vigan a cherché comme on cherche à propos de ceux que l'on aime, des pourquoi, des raisons récurrentes, de l'héritage génétique au trauma, ou les deux. Comme on cherche pour soi. Sûr, si certains mots de Lucile, écrits et diffusés auprès de toute la famille, avaient été entendus (ils le furent, en fait, mais suivis d'un mutisme général, têtu), peut-être ? On ne sait, les transmissions sont si complexes. (Mais dès lors, le livre a gagné, on lit avec amour et abjection, comme écrivait Salinger).

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La femme jeune encore qui habite face au Palace, lit Blanchot, va se muer pendant dix ans en un être silencieux, peu contrariant, bourré de médicaments. Bonne spectatrice pour Dallas dont le générique la fait sourire de plaisir.

Puis Lucile va revivre, de par sa volonté, difficilement, pas comme les autres - décalée, sur le fil, porteuse d'insolence, aussi - reprendre des études et exercer un métier, un métier pour aider les autres, et rencontrer quelques personnes - psys, collaborateurs, amis, ses filles, bien sûr - qui lui permettront de se reconstruire sur les décombres.

Ce n'est  pas gâcher la lecture que de relater ceci - il y a bien d'autres choses dans ce livre, au demeurant - c'est dans le mouvement du texte que tout existe : lieux communs, elle s'en fiche, écriture comme elle le sent, la traque n'est pas stylistique, ici, l'auteur cerne une vérité, y travaille, attentive aux mots parlés, aux instants de rien et aux phrases à l'arrachée de Lucile sur un bout de papier. Elle construit à son tour sur les décombres, et ce n'est pas l'extraordinaire de la folie, de la vie avec la folie que l'on retient, c'est au contraire la merveilleuse et intime banalité de tout cela.

Une mère suicidée laisse un trou noir, énergie et vide qui ne se comble pas, question suspendue à jamais,reproche comme ciel menacé. En retraçant le beau combat de Lucile, en donnant à voir le gâchis, aussi, Delphine de Vigan a pris, elle, l'énergie, et pénétré une partie de l'obscur.

Amitiés Marc - Alain Bashung * Osez Joséphine * © musiclover4

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rien ne s'oppose à la nuit, Delphine de Vigan, J.C. Lattès, 19€.

 

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