Les machines littéraires de Jean-Michel Espitallier

Salle des machines, de Jean-Michel Espitallier, rassemble trois titres de l’auteur déjà publiés ainsi que divers textes épars. Ce livre pourrait donc se lire comme une sorte d’auto-anthologie.

Salle des machines, de Jean-Michel Espitallier, rassemble trois titres de l’auteur déjà publiés ainsi que divers textes épars. Ce livre pourrait donc se lire comme une sorte d’auto-anthologie.

En même temps, comme le souligne Jean-Michel Espitallier, Salle des machines est aussi un livre nouveau constitué d’autres livres et de textes non pas réécrits mais dont l’agencement produit des points de vue différents sur l’œuvre de l’auteur ainsi que sur les textes rassemblés – un « nouveau livre, inédit dans sa  proposition, ses articulations, son économie (…), reconfiguré dans un seul et même mouvement ». Ce livre est donc moins une réunion qu’un agencement de textes qui, du fait de cet agencement nouveau, sont transformés, pris dans d’autres dynamiques, d’autres créations de sens.

Agencer se présente comme un principe d’écriture, de création. Il ne s’agit pas de juxtaposer mais de faire fonctionner ensemble ce qui, pris séparément, n’a pas le même sens, n’est pas producteur des mêmes effets, n’existe pas de la même façon. L’agencement ne laisse pas intact ni identique ce qui est agencé mais l’insère dans un processus transformateur et  créateur. Il s’agit, par cet agencement nouveau, de créer une machine nouvelle – machine réelle puisque les relations impliquées par l’agencement sont productrices de ce qui n’existerait pas sans elles. Le livre est une machine littéraire dont le principe de composition, de production, est l’agencement : agencer devient l’opération de l’écrivain, le premier mouvement de l’écriture.

Jean-Michel Espitallier (photographe : Olivier Roller) Jean-Michel Espitallier (photographe : Olivier Roller)
Il n’est pas étonnant que Salle des machines s’ouvre sur un texte intitulé « Ecrire, pourquoi ? – Tuer le temps », texte qui se présente comme une sorte de compilation de notices de bricolage ou d’instructions pour le montage de meubles en kit. S’il est question dans ce texte de « construire », de « montage », de « souder », d’être « bricoleur », il faut comprendre que celui-ci est surtout l’énoncé d’un art poétique, ou mieux d’un programme poétique où l’important est d’abord le « comment » : comment écrire, comment construire un texte, comment bricoler une machine littéraire. L’écrivain n’est pas un ingénieur dont la maîtrise conduit à une routine et implique un savoir-faire professionnel et impersonnel, mais un bricoleur qui construit ses machines subjectives, ses moteurs surprenants, provisoires, fonctionnant plus ou moins bien (Espitallier parle de ses « petites machines textuelles »).

Lévi-Strauss, dans La Pensée sauvage, distingue la pensée de l’ingénieur et celle du bricoleur. L’ingénieur utilise des matériaux spécifiques en vue d’un résultat déterminé, d’un effet attendu, déjà connu ; il possède un savoir précis et spécialisé ; ce qu’il produit est reproductible. A l’inverse, le bricoleur agit de manière circonscrite, il est un amateur et réutilise des matériaux trouvés, destinés à autre chose que ce à quoi il les fait servir. Parler de l’écriture de Jean-Michel Espitallier comme d’un « bricolage » n’est donc en rien péjoratif ou dévalorisant, bien au contraire, si par l’emploi de ce terme on souligne le fait que l’auteur se place dans un rapport à la langue qui rompt avec une certaine représentation technique de l’écriture, de la maîtrise, de l’invention, représentation qui implique une conception technique de la subjectivité et de la pensée – le sujet comme ingénieur, la pensée comme technique –, comme elle implique une certaine idée de la langue et du monde comme matériaux à maîtriser, à soumettre.

L’écrivain est un bricoleur, non un ingénieur, ses constructions ne pouvant être que d’un amateur : il ne maîtrise pas le matériau langagier qui lui échappe et existe selon ses modes propres, avec lesquels il s’agit de composer. L’écriture est une composition de la langue, avec la langue, elle ne maîtrise pas une matière passive, subordonnée à une pensée technique surplombante, mais compose avec l’étrangeté irréductible d’une matière vivante. Agencer, composer sont ainsi les opérations par lesquelles l’écrivain se rapporte à ce qui n’est pas lui, qu’il ne domine pas, opérations par lesquelles du nouveau est créé et qui n’appartient ni à l’écrivain en tant qu’individu – l’écrivain n’est jamais un individu – ni à la langue ou au matériau langagier – textes divers, notices, mode d’emploi, etc. – réinvesti dans l’agencement-composition.

L’écrivain est un bricoleur, écrire est se faire bricoleur au lieu d’être un ingénieur technicien et tout puissant (l’idéal actuel de l’homme occidental, blanc, néolibéral). L’écrivain doit devenir amateur pour que l’écriture soit une création et non la reproduction d’un savoir-faire impersonnel au service d’une domination du monde et de la pensée. L’écrivain-bricoleur peut ainsi, par son amateurisme, laisser être la langue avec et par laquelle il construit ses agencements : il est celui pour qui la langue, loin d’être une réalité ordonnée, inerte, passive, est au contraire une matière vivante, animale, avec laquelle il s’agit d’entrer dans des rapports comparables à ceux par lesquels on entre en relation avec un animal. Cette non-maîtrise fait qu’écrire est un « montage de moteurs », création de moteurs qui permettent de nouveaux mouvements propulsant la langue, le monde et la pensée, dans des directions nouvelles, avec des vitesses et des lenteurs jamais lues, jamais entendues. L’écrivain-bricoleur, par la construction de moteurs qui ressemblent davantage à une sculpture mobile de Tinguely qu’au turbo d’une Porsche, est créateur de possibles, augmentant les possibilités de la langue, de la pensée et du monde, produisant ce que la langue ne savait pas dire, ce que la pensée ne savait pas penser, ce que le monde ne savait pas être. Ce qu’est l’écriture selon Jean-Michel Espitallier, ou plutôt ce que fait l’écriture : « mille et un travaux d’amateur, comment motoriser un vélo (…), comment construire pressoir, canoës, canot pliant, une scie circulaire avec un vieux vélo ».

Définir l’écriture par la composition, le montage, l’agencement, la soudure, le bricolage, c’est affirmer deux choses : l’hétérogénéité, la multiplicité, et l’attention aux rapports, à la construction de relations. Lévi-Strauss, dans son analyse de la « pensée sauvage » et de la forme du bricolage, souligne que ce qui importe d’abord pour le bricoleur ce sont les relations, la production de nouvelles relations. Il ne faut pas comprendre par là que les éléments reliés entre eux n’ont pas d’importance, que le bricolage relèverait d’une sorte de formalisme vide, mais que les relations construites par le penseur-bricoleur ne découlent pas des termes, que ces relations nouvelles sont extérieures aux termes reliés. Si tout ne peut pas être agencé avec n’importe quoi, puisque parfois ça ne fonctionne pas et ne produit rien, en même temps l’agencement ne trouve pas sa condition dans les termes agencés, leurs affinités, leur identité, leurs alliances « naturelles ». Il n’y a rien de naturel pour le bricoleur, ni d’identités, seulement de l’invention, de la création, des agencements qui fonctionnent, des machines qui produisent. Ce qui veut dire que la création se fait par l’agencement de réalités hétérogènes formant, par l’agencement, une multiplicité qui ne laisse pas intacts les termes agencés, qui les emporte dans des devenirs créateurs. Ce qui veut dire également que la pensée de l’écrivain-bricoleur privilégie la variation et la prolifération, appelant une image nouvelle de la pensée : une pensée productrice, une pensée-machine, une pensée-moteur par laquelle la pensée ne cesse de produire des possibles, des possibilités nouvelles de la pensée et du monde, l’important étant moins ce qui est que ce qui peut être, moins ce qui est dit ou a été dit que ce qui peut s’inventer dans et par la langue, transformant sans cesse la langue en autre chose qu’elle-même, produisant sans cesse des possibles qu’il s’agit avant tout de faire advenir.

Chez Jean-Michel Espitallier, l’écriture est indissociable d’un monde comparable à celui que Gilles Deleuze percevait chez les empiristes : monde hétérogène, mobile, proliférant, multiple, ouvert à tous les agencements possibles, à tous les artifices. Un tel monde n’est pensable que par une pensée qui ne se tient pas dans une distance surplombante mais s’insère dans les mouvements du monde, qui de manière immanente embrasse l’hétérogénéité, produit des agencements qui sont autant ceux du monde que de la pensée, prolifère infiniment pour la création de possibilités inédites : une pensée relationnelle, machinique, proliférante, créatrice. On comprend pourquoi les formes récurrentes de la poésie de Jean-Michel Espitallier sont justement la prolifération, la création de listes, la variation autour de certaines formules : la poésie comme prolifération et combinatoire y est le langage de cette pensée et de ce monde où s’affirment l’hétérogénéité et les machines créatrices, c’est-à-dire la vie qui n’est elle-même qu’hétérogénéité et artifices, machines et multiplicités, devenirs et création.

Chez Jean-Michel Espitallier, la langue est en elle-même un état instable, hétérogène, prolifération et transformation – et le monde l’est tout autant. Il ne s’agit pas, par l’écriture, de pacifier ou d’ordonner, mais d’affirmer cet état du monde et de la langue, d’arpenter les territoires mobiles du devenir, de produire soi-même des agencements composés avec ceux du monde et de la langue. On pourrait penser que dresser des listes ou répéter selon certaines variations a pour conséquence première l’établissement d’un ordre, d’une organisation qui délimite et identifie. N’est-ce pas cela que la pensée est supposée faire : produire un ordre, trouver des différences fixes, des identités définies une fois pour toutes ? N’est-ce pas cela la condition de la langue et du sens ? Or, Espitallier fait précisément l’inverse : produire des listes, des séries, faire varier en permutant, en déplaçant tel segment, en greffant ou soudant, fait apparaître la nature sérielle et relationnelle de la langue autant que son hétérogénéité, chaque mot étant un élément ajouté à une série d’autres mots, chaque phrase étant une variation, une combinaison possible – l’ensemble de la langue ne paraissant ordonné, en équilibre, et en soi-même signifiant, que par l’arrêt arbitraire des processus qui permettent à la langue d’exister.

C’est cet arrêt, ou en tout cas sa conception ainsi que son institutionnalisation par la police de la langue – grammaire, logique, éducation scolaire, etc. – qui rendent possibles à la fois la pensée comme représentation et l’idée du monde comme réalité donnée et figée, à comprendre et maîtriser. Au contraire, ce sont les dynamismes et processus créateurs du devenir que libèrent les textes de Jean-Michel Espitallier et qu’ils laissent vivre de leur propre vie. Sans doute est-ce aussi cela que signifie fabriquer dans la langue des machines qui sont des moteurs : produire dans la langue les mouvements qui sont la condition de la langue, celle de la vie de la langue, de la pensée et du monde.

On voit cette logique, par exemple, dans un des textes du Théorème d’Espitallier II où une série de propositions fait varier la formulation « X n’est pas un animal » : si « Le chiendent n’est pas un animal / L’elbeuf n’est pas un animal (…) / la gazette n’est pas un animal / La cravache n’est pas un animal », c’est qu’effectivement ils ne le sont pas, le texte reproduisant l’ordre d’une liste de ce qui n’est pas un animal, l’ordre du langage et celui du monde paraissant calqués l’un sur l’autre. Pourtant, si le chiendent n’est pas un animal, si l’elbeuf, la gazette, la cravache ne sont pas des animaux, ils le sont presque et en un sens tendent à l’être, leur distance d’avec l’animal ne tenant qu’à un certain ordre arrêté, qu’à une combinaison particulière qui associe « chien » et « dent », ou introduit « tt » à la place de « ll ». Si la proximité de « gazette » et « gazelle » fait que pourtant l’un se différencie de l’autre au lieu de se confondre, ce n’est que par l’habitude d’un ordre qui empêche le mouvement, fixe des relations instituées et masque que, à l’intérieur même du processus combinatoire qui conditionne la langue, « gazette » peut devenir « gazelle », le chiendent tendant à être aussi un chien, ou l’elbeuf un bœuf. Finalement, Saussure ne disait pas autre chose : une langue est un ensemble réglé de différences, c’est-à-dire de relations, c’est-à-dire une liste – mais il faudrait ajouter que cette liste ne semble réglée, en équilibre, fixe, qu’à condition d’en ôter le mouvement qui combine, les processus de liaison, tout ce qu’à l’inverse la poésie de Jean-Michel Espitallier exhibe et libère. Si un vieux vélo n’est pas une scie circulaire, il peut pourtant le devenir par un mouvement qui le transforme, par le bricolage d’un amateur…

Au début des Mots et les choses, Foucault fait référence à un texte de Borges qui énonce, sous la forme d’une liste étrange, ce que peuvent être les animaux, et il souligne que l’étrangeté de cette liste tient à la fois à la taxinomie bizarre qu’il propose, aux critères d’établissement qui semblent inhabituels, mais surtout à l’impossibilité pour la pensée occidentale de déterminer l’espace commun où peuvent coexister et s’articuler, s’agencer, les éléments de cette taxinomie : « Les hétérotopies, écrit Foucault, inquiètent, sans doute parce qu’elles minent secrètement le langage, parce qu’elles empêchent de nommer ceci et cela, parce qu’elles brisent les noms communs ou les enchevêtrent, parce qu’elles ruinent d’avance la ‘syntaxe’, et pas seulement celle qui construit les phrases – celle moins manifeste qui fait ‘tenir ensemble’ (…) les mots et les choses ». C’est cette même logique hétérotopique qui est à l’œuvre dans les textes de Jean-Michel Espitallier dans la mesure où ils rendent la langue, la pensée et le monde à leur désordre fondamental, leur désordre vivant. Les formes privilégiées de la liste et de la variation ont moins pour fonction de produire ou reproduire un ordre que de faire se disjoindre ce qui selon l’ordre habituel de la pensée ou de la langue paraît lié, comme de faire se rejoindre ce qui selon le même ordre paraît lié : une gazette peut devenir une gazelle, un vélo peut devenir une scie. De même, les propositions peuvent n’être constituées que de substantifs, un texte peut n’être qu’une énumération de synonymes, une suite de répétitions, etc. Ce qui apparaît est la pluralité, l’hétérogénéité constitutive de la langue, puisque ce qui est répété, même à l’identique, du fait d’être répété n’est pourtant pas le même, puisqu’une série de synonymes ne dit pourtant pas, pour chacun, la même chose : ce qui semble le même, identique, se dissout dans une pluralité de différences, l’ordre commun se désagrège. Et par là c’est l’ordre qui pour nous permet de penser l’identique et le même qui se défait au profit d’un désordre plus profond, effectivement présent mais non perçu, non perceptible, interdit.

La poésie de Jean-Michel Espitallier fait monter à la surface le fond mobile de la langue autant que de la pensée et du monde, puisque l’ordre et le désordre de la langue sont inséparables d’un ordre et d’un désordre de la pensée et du monde. Si parler c’est reproduire l’agencement habituel de la langue, au contraire écrire est défaire cet agencement pour en produire d’autres, inédits, précaires, asignifiants. C’est aussi défaire l’ordre par lequel nous pensons et nous représentons le monde, dans la mesure où nous pensons avec la langue, mais aussi où l’ordre de la pensée et celui de la langue ont lieu dans un espace commun qui, dans une certaine mesure, les rend possibles. Ce qui signifie aussi que la langue implique toujours des dimensions non langagières, qu’elle est prise dans des agencements qui incluent et relient d’autres réalités que la langue : des réalités du monde, de ses états et perceptions, de ses matières, événements, histoires, géographies, etc. Par la poésie, ces agencements donnés, ces états de fait, sont soumis à une destruction qui est aussi création, vie vivante de la langue, de la pensée et du monde – et l’on voit mal ce que la poésie pourrait être d’autre que la vie de la langue, de la pensée et du monde…

Par l’écriture, le monde est toujours en décomposition, ou plutôt est pris dans un mouvement de « dé-composition » (« Ton monde en dé / composition »), toujours et en même temps décomposé et recomposé, l’écriture étant la frontière mobile, la ligne sans cesse reprise sur laquelle le monde autant que la pensée et la langue sont en train de se défaire et de se reconstruire, de perdre leurs rapports constitutifs, de composer d’autres rapports. Les textes de Jean-Michel Espitallier sont faits de ce mouvement – textes proliférant sur eux-mêmes à partir de jeux d’assonances ou de jeux de mots ; accumulation de substantifs qui construisent les propositions autant qu’elle les rend précaires, fragiles, indéterminées ; flux langagier et sonore qui construit un monde, un sens, autant qu’il les défait, les évite, les pluralise, etc. Par ces jeux de langage, le monde est pris dans une dynamique folle où ce qu’il est s’accélère et devient autre, nomade, pluriel, hétérogène, comme dans le texte intitulé « Demain, dès l’aube » où Jean-Michel Espitallier reprend et répète le célèbre texte de Victor Hugo mais pour le rendre fou, le faire proliférer selon des excroissances par lesquelles c’est le langage autant que le monde qui se multiplient : « Demain dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, la montagne, la mer / Où blanchit la colline, je partirai. / A l’heure où blanchit la forêt / Où blanchit le bocage, je partirai. / A l’heure où blanchit la plaine, la pénéplaine, le verger / Où blanchit le point culminant (…) ».

Ainsi, dans ces textes, la langue est soumise à une tension qui rend évidente une limite de la langue, la limite qui la traverse, la constitue, par laquelle elle est faite autant que défaite, et avec elle le monde, la pensée, ne cessant de devenir – textes qui, par cette limite, tendent vers une pure sérialité, pure séquence de chiffres ou de sons, pure répétition sans fin où la langue se fait silence, où la pensée et le monde s’abolissent dans les dynamismes anonymes et machiniques qui les produisent et en sont la vie.

Jean-Michel Espitallier, Salle des machines, Flammarion, 225 p., 18 € — Feuilleter un extrait

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