De la suite dans les idées

Un historien britannique, Sudhir Hazareesingh,  dont nous avions naguère ici évoqué le remarquable Mythe gaullien, consacre un gros volume à ce « pays qui aime les idées », la France. C’est un livre excitant même s’il rappelle beaucoup de faits familiers à nous tous.

Un historien britannique, Sudhir Hazareesingh,  dont nous avions naguère ici évoqué le remarquable Mythe gaullien, consacre un gros volume à ce « pays qui aime les idées », la France. C’est un livre excitant même s’il rappelle beaucoup de faits familiers à nous tous.
L’intérêt et le charme de l’ouvrage tiennent à la façon dont ces faits sont mis en perspective et redistribués avant évaluation. On serait tenté d’objecter d’emblée à l’auteur que, s’il est en Europe un grand peuple à idées, ce serait plutôt l’Allemagne, avec la lignée éblouissante de ses philosophes. Mais, s’agissant de la France, les idées ont cela de particulier qu’elles ne restent pas enfermées dans les cabinets studieux et dans les livres savants mais qu’elles se répandent sur la place publique et qu’elles animent la vie sociale dans les salons, les rédactions, voire les bistrots. C’était déjà la conviction de Gabriel Tarde à la fin du XIXe siècle.

Aussi le livre se présente-t-il moins comme un relevé des grandes théories et thèses qui se sont exprimées au cours des siècles que comme une enquête sur les affrontements idéologiques qui ont scandé ces siècles et qui sont autant de grands mythes spéculatifs ayant inspiré la nation française autour de volontés contradictoires. Sous sa face ironique, le propos d’ensemble est d’ailleurs pointé de façon plaisante par la quatrième de couverture du volume, résumant les choses en ces termes : « si les Français donnent l’impression de ne jamais débattre sans se disputer, c’est qu’ils ont l’exercice de la controverse trop à cœur ; s’ils passent facilement pour des donneurs de leçons, c’est qu’ils aspirent facilement à l’universel, au point de s’en estimer seuls garants ; s’ils sont râleurs, anarchiques et prompts à la révolte, c’est qu’ils ont une âme frondeuse et l’esprit critique chevillé au corps ; s’ils se croient supérieurs, c’est qu’ils ont le goût de l’abstraction, l’art d’inventer des concepts qui séduisent au-delà des frontières ».  Autant de travers nationaux qui se voient ainsi retournés sans peine en qualités et procurent au lecteur les fils rouges utiles pour circuler à l’intérieur du volume.

L’auteur historien rend compte de l’évolution de la pensée française à travers de grandes tendances et de grandes figures mais sans jamais négliger la réception de cette pensée et les effets qu’elle a produits. Il dira ainsi aller de Descartes à Derrida comme au long d’une seule et même filiation, ce qui ne manque pas de saveur, sachant que le premier est synonyme de clarté méthodique là où le second devait se rendre obscur dans sa manière de jouer avec le langage. Toujours est-il que, clairs ou obscurs, les géants de ce type se retrouvèrent maintes fois pris dans des malentendus. Ainsi de René Descartes, contesté à l’époque des Lumières, mais repris en charge au nom de son rationalisme par le P.C.F. au lendemain de la guerre. Ainsi de Derrida ou encore de Foucault et Deleuze, enrôlés sur les campus américains par un mouvement féministe féru de French Theory et faisant de ces auteurs les garants de causes identitaires que n’impliquaient pas nécessairement leurs travaux.

La vitalité de la vie intellectuelle en France provient de son lien étroit avec les débats politiques dans un pays qui, depuis la grande Révolution, n’est jamais tout à fait sorti d’un état de guerre civile. Entre droite et gauche, que de querelles implacables et haineuses ! L’Affaire Dreyfus en atteste à suffisance. Et pourtant, de droite ou de gauche, chacun des deux camps sera toujours fortement clivé ou dispersé en chapelles. C‘est ce dont témoigne encore l’actualité la plus récente. C’est ce dont témoigne mieux encore le bel « interlude » que consacre l’auteur à l’opposition gaullisme-marxisme des années 45-70. « Par leur vision schématique du monde et leur antagonisme farouche, écrit-il, le gaullisme et les différentes sensibilités marxistes de l’après-guerre symbolisent cette capacité française à la polarisation intellectuelle et sa prédilection à reproduire indéfiniment les clivages créés par la Révolution. » (p. 241) Et l’on sent ici l’historien d’autant plus à son affaire qu’il est admiratif de cette binarité qui ne manquait pas de grandeur d’une part comme de l’autre.

Sartre est sans doute la figure éclatante de ces années-là avant d’être relayé par le Bourdieu de la fin du siècle qui souhaitait que les savants mettent à la disposition des groupes en lutte leurs connaissances. Mais le plus éminent intellectuel de cette période ne serait-il pas, se demande Hazareesignh, l’anthropologue Claude Lévi-Strauss ? De son poste d’observation souvent lointain, ce dernier donna l’exemple d’une pensée sereine et rigoureuse qui fit de lui l’emblème d’un structuralisme se gardant du politique. Sceptique quant à notre modernité, Lévi-Strauss avait trouvé chez les Nambikwara l’expression la plus haute de la tendresse humaine. Et il procure ainsi au milieu du XXe siècle un répit dans la succession violente des débats et des controverses.

Près de terminer, Hazareesingh évoque, comme il se doit, la « tentation du repli » et la déprime décliniste chez les Français actuels. Sa conclusion est cependant nuancée et toute dialectique. Et de parler d’un contraste entre le pessimisme collectif et l’optimisme personnel qui habiterait les citoyens et semblerait marquer « la résurgence d’un courant classique de l’individualisme français » (p. 381).

Un peuple, une nation sont-ils descriptibles et résumables ? Le professeur Hazareesingh le croit, fort qu’il est de sa connaissance du cas français. Et son livre est une réussite. Mais il ne l’est forcément qu’au prix de la réduction d’une histoire multiforme à un grand modèle charmant, sympathique et discutable.

Sudhir Hazareesingh, Ce pays qui aime les idées. Histoire d’une passion française, traduit de l’anglais par M.-A. de Béru. Paris, Flammarion, « Au fil de l’histoire », 2015. € 23,90.

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