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Billet de blog 25 mars 2008

Tombeau des mots

Qui a déjà pensé que pour faire de la place dans les dictionnaires et y faire entrer des mots nouveaux, il fallait en supprimer tout autant ? Que pour que la langue vive, il faut que des mots meurent ?

Tiphaine Samoyault
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Qui a déjà pensé que pour faire de la place dans les dictionnaires et y faire entrer des mots nouveaux, il fallait en supprimer tout autant ? Que pour que la langue vive, il faut que des mots meurent ? Que pour introniser walkman et rappeur, on supprime wacapou et râpette ? L’idée – géniale – d’Héloïse Neefs, a été de rassembler dans un volume tous les mots qui, au fil des ans, ont été expulsés du Littré : et depuis 1872, il y en a vingt cinq mille qui forment une collection de réalités qui nous échappent désormais, faute de mots pour les dire.

Dans la Vie Mode d’emploi, Georges Perec avait imaginé de destin d’un personnage lexicographe qui, après avoir exercé la profession de tueurs de mots (c’est ainsi qu’on appelle, dans le jargon des faiseurs de dictionnaire, ceux qui sont chargés de faire de la place), fut pris de profonde mélancolie et décida de réparer les assassinats de la mémoire commis contre les mots en rédigeant un grand dictionnaire des mots oubliés, « non pas pour perpétuer le souvenir des Akkas, peuple nègre nain de l’Afrique centrale, ou de Jean Gigoux, peintre d’histoire, ou d’Henri Romagnesi, compositeur de romances, 1781-1851, ni pour éterniser le scolécobrote, coléoptère tétramère de la famille des longicornes, tribu des cérambycins, mais pour sauver des mots simples, qui continuaient encore à lui parler. »


Lire ce recueil, qui n’est ni tout à fait un dictionnaire, ni tout à fait un roman, mais qui offre de l’un et de l’autre, fait découvrir une histoire à la fois triste et drôle : triste parce que les disparus, les mots qui ne se transmettent pas, sont ceux qui ne témoignent plus de rien et il serait inutile d’en prôner un retour de l’usage ; mais drôle aussi parce que certains d’entre eux pourraient fort bien reprendre du service, avec leur sens ou un sens partiellement modifié en fonction de l’écoute qu’on pourrait leur porter aujourd’hui : ainsi omnijuge, éludeur, embatailler, abhorrable, olympionique, sarcodique…


Mais cette histoire est aussi épique et politique. Épique pour ce qu’elle raconte de ce gigantesque corps vivant qu’est la langue, de sa morphologie monstrueuse, capable aussi bien d’extraction et de greffe, de génération et de régénération. Politique dans ce qu’elle dit aussi de la variabilité et de la souplesse de la langue : le dictionnaire ne dit jamais la vérité et la totalité de la langue. Dans le meilleur des cas, il n’est que le témoignage d’un état de l’usage à un certain moment de l’histoire.

Aux censeurs et à tous ceux qui veulent normer les manières de parler, un tel volume rappelle que « le dictionnaire n’est preuve de rien, tout juste, peut-être, l’attestation définitivement provisoire d’un fait linguistique. Aucun dictionnaire ne comprend tous les mots d’une langue. » C’est pourquoi il faut aux mots des espaces où ils puissent jouer, se développer à loisir, des espaces où l’on puisse en faire naître et en laisser mourir, et, comme ce beau volume que l’on doit à Héloïse Neefs, des lieux de mémoire.

Héloïse Neefs. Les Disparus du Littré. Préface d’Alain Rey
Fayard, 1320 p., 45 €

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