A tous les coins de rue

Dans une de nos récentes chroniques (lire ici), Nathalie Heinich nous disait que le temps de « l’art moderne » était largement révolu. Place, disait-elle, à ce que l’on appellera, faute de mieux, « l’art contemporain », au sein duquel l’acte de peindre a quasiment disparu au profit d’installations et de montages divers.

Dans une de nos récentes chroniques (lire ici), Nathalie Heinich nous disait que le temps de « l’art moderne » était largement révolu. Place, disait-elle, à ce que l’on appellera, faute de mieux, « l’art contemporain », au sein duquel l’acte de peindre a quasiment disparu au profit d’installations et de montages divers. Cette forme d’art, qui remonte à Marcel Duchamp, se définit pour Heinich par son régime de « singularité » voulant que les créateurs conçoivent leur pratique comme expérience soutenue des limites. Tout y est voué à la composition inédite, à l’événement, à la performance, etc.

Mais la seule « novation » de notre époque est-elle celle qui met en valeur (et enrichit) des plasticiens comme Hirst, Cattelan ou Koons ? Et bien non, car il existe parallèlement un bien autre secteur, moins identifié certes mais néanmoins extraordinairement répandu jusqu’à mettre en permanence ses produits sous nos yeux. Il s’agit de cet art beaucoup plus populaire et apparu à même la rue dans quantité de villes du monde. Né il y a un demi-siècle, il s’exprime en graffitis, tags et bombages sur les murs, les mobiliers urbains, les bâtiments publics. Beaucoup plus sauvage que l’autre, cet art est, à l’origine du moins, un acte de provocation et de vandalisme qu’instinctivement nous tendons à réprouver. Il produit cependant des œuvres remarquables ; il a ses grands spécialistes ; il se reconnaît à ses différents styles et en vient même à entrer dans galeries et musées.

Dans Le Street Art au tournant, Christophe Genin, professeur à la Sorbonne, a la bonne idée d’en proposer une présentation méthodique et luxuriante et de le baptiser d’un nom générique : ce sera le « street art » en référence à son lieu d’exercice et à son origine américaine. Ce qui donne un ouvrage étonnant où l’image bariolée de couleurs est à toutes les pages ou presque. Mais un ouvrage qui tente également et parfois de façon quelque peu désespérée de cerner une production innombrable et incontrôlée, qui a tout envahi et s’est répandue sur tous les continents.

C’est que l’art en question use des techniques les plus diverses et si bien qu’un simple marqueur traçant une signature un peu travaillée sur une façade relève déjà de l’art des rues. Mais on voit tout de suite ce qui fait obstacle à la reconnaissance de cette production « barbare ». Elle détériore, elle souille et, de Paris à Berlin et à New York, les municipalités ont fort à faire pour combattre ses effets nocifs et destructeurs. Il en va de même pour les services publics, et l’on a vu la RATP ne savoir comment venir à bout des tags et graffs peints sur ses wagons et jusqu’à devoir recourir à la saturation anticipative qui rationnait en espace disponible les nouveaux barbares.

Mais ce vandalisme n’est-il pas en lui-même acte de subversion créatrice ? Souvenons-nous de mai 68, de la parole qu’il donnait aux murs et de ses slogans tels que « cours, camarade, le vieux monde est derrière toi ». « Street art » déjà en vérité. Mais celui-ci, comme Genin le souligne, est loin d’avoir toujours une signification politique : selon le moment, la ville, le continent, il se donne des objectifs fort divers. Ainsi, pour certains tagueurs et graffeurs, tout tient dans un grand jeu où la part du risque est un élément important : ne pas être surpris par la police en pleine action, ne pas tomber de l’édifice que l’on a escaladé avec imprudence.

Où commence dès lors l’acte artistique dans cette production proliférante ? « Bon nombre de tagueurs, de graffitistes, de graffeurs, précise Christophe Genin, ne prétendent pas faire de l’art et, symétriquement ne sont pas appréciés en tant qu’artistes par les passants ou spectateurs. » (p. 103) Et de noter qu’il est des batailles de rue où les tagueurs ne songent qu’à souiller le plus de murs possibles de leurs signatures sans la moindre visée politique ou décorative. Mais, pour peu que les mêmes manifestent un souci esthétique, les choses changent rapidement. Un  beau graffiti, un dessin au pochoir, une fresque murale peuvent embellir les murs de la ville et l’on voit même les pouvoirs demander aux graffeurs d’orner des immeubles à l’abandon.

A New York. © GDx A New York. © GDx
On n’est pas surpris dès lors de découvrir avec Genin que de vrais créateurs ont opté pour cette forme d’expression, quitte à ne pas la pratiquer exclusivement. Ils se nomment Ernest Pignon-Ernest, Zlotykamien, Villéglé ou Basquiat. D’autres cependant, davantage enfants de la rue, se spécialisent dans cette seule pratique et se font connaître à travers des pseudos comme Miss Tic ou Nemo (voir son homme en noir au parapluie rouge dans Paris). De toute façon, le mérite des uns comme des autres est d’assurer la présence colorée de leur art dans le décor quotidien et à ce titre de transfigurer la rue et la ville. Au milieu de son effort à isoler les traits distinctifs d’une pratique foisonnante, l’auteur du Street Art au tournant écrit de fort belles pages sur la manière dont l’art en question peut animer la vie des villes. Telle œuvre au pochoir ou telle fresque figurant sur un grand mur enrichissent un environnement urbain et en sont le commentaire. Pour le grand sémiologue russe Bakhtine, l’œuvre de François Rabelais est née de la parole vive bruissant dans les villes marchandes de son temps. Le « street art » n’agit-il pas pareillement avec les discours politique, publicitaire, etc., d’aujourd’hui ?

Mais toute reconnaissance suppose encore la possibilité de conservation. Or, éphémère dans son principe, le street art est évidemment réfractaire à l’entrée dans les galeries et musées. Et pourtant, celle-ci se produit de plus en plus. C’est d’abord l’enregistrement photographique qui permet « l’archivage ». Mais surtout il est de plus en plus de « street artistes » qui travaillent en atelier avant de procéder à des applications en rue (par bombage, collage, etc.). Il s’ensuit que leurs productions peuvent être plus aisément recueillies et donc exposées, commentées et vendues.

À cet endroit, la pratique urbaine fait jonction avec cet « art contemporain » dont parlait Heinich, qui est, lui aussi, inséparable d’un contexte et de discours ambiants. Ainsi art riche et art pauvre viendraient se rejoindre au bout d’une permanente expérience des limites et joueraient d’une complémentarité surprenante.

Christophe Genin, Le Street Art au tournant, Bruxelles, Impressions Nouvelles, nov. 2013. € 28, 50.

Chez le même éditeur, relevons la parution de Introduction aux porn studies de François-Ronan Dubois (Bruxelles, 2014, € 12), qui montre comment les « études pornographiques » ont pris une place grandissante et toute novatrice dans les universités US.

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