D'une Dépression l'autre

Revivons-nous les années 1930 à travers les années 2010 ? Les similitudes entre les deux époques frappent les esprits et donnent à penser. A penser et à écrire. Ainsi ils se sont mis à quatre, deux journalistes (Claude Askolovitch et Renaud Dély) et deux historiens (Pascal Blanchard et Yvan Gastaut), pour dresser l’inventaire des convergences qui existent entre les deux périodes.

Revivons-nous les années 1930 à travers les années 2010 ? Les similitudes entre les deux époques frappent les esprits et donnent à penser. A penser et à écrire. Ainsi ils se sont mis à quatre, deux journalistes (Claude Askolovitch et Renaud Dély) et deux historiens (Pascal Blanchard et Yvan Gastaut), pour dresser l’inventaire des convergences qui existent entre les deux périodes. Quatre auteurs fondus en un seul et parlant d’une seule voix en 20 chapitres denses.

Le tableau d’ensemble est impressionnant tant sont nombreuses les correspondances relevées par le quatuor. C’en est presque hallucinant. Les points d’appui de la construction d’ensemble sont également quatre : les crises, les peurs, les fractures, les idéologies. Ils concernent beaucoup la France mais, en bien des cas, valent pour l’Europe entière et par-delà. Pour les crises, on voit bien : les années 30 prolongeaient la grande dépression de 29, nos années 10 en font autant avec la crise bancaire et financière de 2008. Pour les peurs, c’est clair aussi si l’on admet qu’un péril vert (l’islam) a pris la relève d’un péril rouge (le bolchevisme). Pour les fractures, elles ont ceci de paradoxal que la montée de l’extrême-droite est concomitante à la prise de pouvoir par la gauche (Front Populaire et présidence Hollande). Pour les idéologies enfin, le rapprochement s’impose : aux fascismes ont succédé les national-populismes, les uns et les autres porteurs de racismes divers.

L’abondance des concordances entre les deux époques est réjouissante pour la démonstration ; en soi et pour notre vie à tous, elle serait plutôt affligeante. On peut toutefois se demander si la grande analogie n’est pas illusoire. L’Histoire se répète-t-elle à l’identique ? Karl Marx, il est vrai, admettait qu’elle le fasse mais dans le cas où la tragédie de l’épisode original se reproduisait en comédie ou en farce. Ainsi du second Empire répétant sur le mode burlesque un premier Empire grandiose à plus d’un égard. Osons donc transposer : le Front Populaire de Blum fut, malgré des reculades et des défaillances, un temps de conquêtes sociales et de courage ; en regard, le quinquennat de Hollande verse facilement dans le médiocre et le risible.

Toujours est-il qu’Askolovitch, Dély et leurs deux complices y vont franco dans la comparaison tous azimuts sans craindre parfois de forcer la note. Leurs analyses sont subtiles et leurs transpositions suggestives. Certes, l’affaire Stavisky et le scandale Bygmalion sont de nature bien différente mais ils relèvent tous deux d’un climat de corruption des échanges sociaux qui semble bien commun aux deux temps.

On remarquera d’ailleurs que, dans Les Années 30 sont de retour, les équivalences un peu risquées sont peut-être plus convaincantes et plus instructives que les strictes similitudes. Ainsi par exemple du parallèle établi par les auteurs entre la fameuse manifestation du 6 février 1934 et le « printemps français » (sic) des « manif pour tous » de 2013 et 2014. Le second est évidemment moins violent que la mémorable première. Mais, note l’ouvrage, « ce Tea Party à la française est devenu le fer de lance d’un combat aux objectifs semblables  à ceux de leurs aînés des années 30 : faire chuter le gouvernement et exercer un magistère sur la droite parlementaire. » (p. 54) Équivalence limite encore et combien troublante : la perception et le traitement des populations des banlieues françaises (« le nettoyage au karcher » !) rappellent cruellement ceux réservés aux populations colonisées dans les années 30 : seuls les territoires ont changé. Et enfin ceci : alors que régnait un climat de défaite et de perte de l’identité, la nation connut deux sursauts comparables : l’Expo coloniale de mai 1931 à Vincennes, soit « un instant unique  de l’Union nationale derrière l’Empire » (p. 297) et la victoire de l’équipe de France de foot en 1998 face au Brésil. Mais ces moments de fête nationale (et nationaliste) seront tôt démentis.

Au total, Les Années 30 sont de retour propose un excellent ouvrage d’histoire politique. On peut juger qu’il manque parfois d’un soubassement sociologique et note peu, par exemple, que, là où les années 30 ont connu une classe ouvrière combative et ascendante, celle-ci a presque disparu aujourd’hui de la scène politique, n’étant plus encadrée par les partis de gauche. Et c’est pourquoi il ne lui reste que de donner dans un populisme du refus. L’ouvrage est en revanche attentif au fait que, là où jadis les droites jugeaient tout pouvoir de gauche illégitime, elles auraient plutôt tendance actuellement à attirer ce dernier dans leur camp via le patronat par exemple.

Mais, tout cela étant, comment cela va-t-il finir ? De même, notent les auteurs, qu’Hitler annexait les territoires voisins de l’Allemagne, Poutine annexe à son tour des régions importantes. De même qu’Hitler triomphait aux JO de Berlin, Poutine a voulu grandioses les Jeux de Sotchi. Alors une guerre en vue ? Mais personne ne veut y croire...

Renaud Dély, Pascal Blanchard, Claude Askolovitch, Yvan Gastaut, Les Années 30 sont de retour. Petite leçon d’histoire pour comprendre les crises du présent, Paris, Flammarion, 2014. € 21,90.

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