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Billet de blog 25 nov. 2011

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Là-haut, les riches

Vous voulez avoir matière à vous indigner? Lisez Le Temps des riches de Thierry Pech. Dans cet essai alerte et lumineux, l'auteur démontre de façon convaincante qu'à l'intérieur de la sphère sociale actuelle, les gens à très hauts revenus ont en quelque sorte fait sécession, se coupant des autres et les dédaignant.

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Vous voulez avoir matière à vous indigner? Lisez Le Temps des riches de Thierry Pech. Dans cet essai alerte et lumineux, l'auteur démontre de façon convaincante qu'à l'intérieur de la sphère sociale actuelle, les gens à très hauts revenus ont en quelque sorte fait sécession, se coupant des autres et les dédaignant. Situation en soi scandaleuse mais que Pech, directeur de la revue Alternatives économiques, n'analyse que sous l'angle des faits, loin de tout critère moral ou idéologique.

Fait initial et décisif: en une trentaine d'années s'est constitué en France et dans d'autres pays un club de gens ayant des ressources financières hors norme. Ils sont 0,01% qui sont à 82.000 euros de revenus mensuels imposables, soit pour la France à peu près 6000 personnes. Leurs rémunérations sont devenues vertigineuses et font de leur groupe un monde à part. Par ailleurs, les mêmes se rencontrent moins aujourd'hui dans la grande industrie que dans les mondes de la finance et du service aux entreprises (la consultance!), sans parler du sport pro et du show-biz.

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Pour Pech encore, les enrichissements extraordinaires auxquels on assiste ne viennent pas de nulle part: ils ont notamment été permis par une politique fiscale propice aux mieux nantis comme par différents avantages qui leur sont donnés tels que les stock-options. De telles «faveurs» ont trouvé leur justification dans la théorie du «trickle down», selon laquelle la prospérité des mieux dotés était censée générer un ruissellement bénéfique sur les classes d'en bas. Or, cela ne s'est guère produit: une croissance qui aurait profité à tous n'a pas eu lieu et, bien au contraire, s'est manifestée une paupérisation d'un type nouveau. Le problème est donc que, à rebours des prévisions des sociaux-libéraux du genre Tony Blair, «les riches continuent de s'enrichir tandis que les pauvres ne sont pas tellement moins pauvres» (p. 37).

En France, l'accroissement des grosses fortunes dans les dernières années s'est doublé d'une tendance renforcée à la reproduction familiale, renforçant un capitalisme d'héritiers porté à l'accumulation des richesses. Tel fut l'effet d'une baisse marquée des droits de succession s'ajoutant au fait que les cadres dirigeants se transformaient de plus en plus en managers actionnaires richement dotés. Pour Thierry Pech, on en est ainsi revenu au temps des grandes familles, celui des années 1920.

Parler d'un capitalisme d'héritiers, c'est déjà indiquer que l'argument du talent souvent invoqué par les riches pour justifier leurs positions enviables est loin de toujours valoir. Certes, les dirigeants des grandes entreprises sont souvent compétents. Mais est-ce toujours pour cette raison qu'ils sont là où ils sont ? En fait, ils obtiennent leurs postes à l'intérieur de vastes réseaux de cooptation où se perd la notion de talent. Ainsi les conseils d'administration qui les sélectionnent ont en général des liens forts et parfois anciens avec ceux qu'ils élisent.

De toute façon, et le thème traverse l'ouvrage de Pech de bout en bout, le discours doxique qui défend les grosses rétributions ne tient aucun compte de ce que le succès est toujours œuvre collective. L'auteur prend ici l'exemple des traders qui réussissent des coups fabuleux et obtiennent des primes à l'avenant alors que leurs «bons coups» doivent beaucoup à l'institution qui les emploie. Le risque qu'ils courent est pour le moins partagé avec la banque qui les incite et en conséquence avec tous ceux qui y travaillent. Dans un autre essai, à lire tout autant que celui de Pech, le sociologue Philippe Steiner combat plus vivement encore cette illusion d'un mérite exclusif des «leaders». Ce qu'il exprime par cette formule forte: «La fiction qui permet au dirigeant de placer un "je" en lieu et place de dizaines de milliers de salariés [...] est désormais au cœur de l'appropriation des profits sous forme de rémunérations obscènes» (Les Rémunérations obscènes, p. 49).

Comme tout un chacun, les riches sont les produits d'une société à laquelle ils doivent leur éducation, leur santé, leurs plaisirs. Ce rappel devrait suffire à condamner leur actuelle sécession, qui se marque par des dépenses excessives, des possessions sans frein, une mobilité sans égale. Et ce qui vaut pour les rois de la finance et de l'industrie est transposable aux vedettes du show-business et du sport auxquelles l'essai de Pech consacre des pages judicieuses. Et de conclure: «La philosophie sociale qui avait permis d'atteindre un certain équilibre est aujourd'hui menacée. Un individualisme sans attaches a progressivement accrédité l'illusion d'une autoréalisation de chacun. C'est ce dont témoignent l'essor et la sécession actuels des riches.» (p. 171).

Voilà bien qui entraîne notre temps dans une violente et honteuse régression. Aussi le temps est-il venu de relire Marx et, par exemple, dans la belle présentation du Manifeste du parti communiste que viennent de proposer les éditions Aden.

Thierry Pech, Le Temps des riches. Anatomie d'une sécession, Paris, Seuil, 2011. 15 €.

Philippe Steiner, Les Rémunérations obscènes, Paris, La Découverte, «Zones», 2011.12 €.

K. Marx et Fr. Engels, Le Manifeste du parti communiste, illustré par Frans Masereel, édition critique et annotée, Bruxelles, édition Aden, 2011. 12 €.

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