Sociologie de l'homosexualité

Sociologie de l’homosexualité propose un panorama des études sociologiques sur l’homosexualité, panorama qui inclut des références aux sciences sociales et humaines dans leur ensemble, à l’histoire ou à la philosophie. Présentation du livre et interview avec les deux auteurs, Arnaud Lerch et Sébastien Chauvin.

Sociologie de l’homosexualité propose un panorama des études sociologiques sur l’homosexualité, panorama qui inclut des références aux sciences sociales et humaines dans leur ensemble, à l’histoire ou à la philosophie. Présentation du livre et interview avec les deux auteurs, Arnaud Lerch et Sébastien Chauvin.

Si le livre porte principalement sur les études sociologiques de l’homosexualité, il est plus largement l’occasion d’une synthèse des recherches actuelles menées en sciences humaines et sociales sur ce sujet et ce qu’elles font apparaître de l’homosexualité comme fait social, historique, culturel, subjectif. Si Sociologie de l’homosexualité insiste sur la dimension culturelle, sociale et subjective de l’homosexualité — et de la sexualité en général —, il s’agit par là de souligner en même temps le caractère tout autant culturel, social et subjectif de l’hétérosexualité.

Le livre de Sébastien Chauvin et Arnaud Lerch est donc bienvenu à un moment où la logique essentialiste hétérosexiste tente de continuer à dominer les esprits, les corps et les institutions. Il est significatif que les opposants à l’égalité des droits, ces derniers mois, aient soit ignoré soit pris pour cible ce que la sociologie et les sciences humaines et sociales en général peuvent dire de l’homosexualité, du mariage ou de la filiation — l’essentialisation et la naturalisation des sexualités, des rapports sociaux et des institutions étant aujourd’hui nécessaires à l’idéologie que défendent ces opposants. 

À côté des imprécations à l’encontre de ce qu’ils appellent « la théorie du genre » — théorie qui, faut-il le rappeler, n’existe pas  —, est répété mécaniquement que la sociologie n’est pas une science et relève d’un discours empirique sans valeur particulière, voire de positions purement idéologiques ou, pourquoi pas, de visées complotistes. On ne sait pas très bien ce que ces contempteurs de la sociologie entendent par « science », mais le fait est que si l’on ne peut identifier toutes les disciplines se définissant comme scientifiques, elles n’en sont pas moins liées par une exigence de scientificité à laquelle correspond également la sociologie : si celle-ci ne renvoie pas aux mêmes conditions que la physique, elle n’en est pas moins soumise en droit à des protocoles de recherche et de validation qui empêchent au moins de dire n’importe quoi.

À travers la description des différentes façons de concevoir et définir l’homosexualité dans le champ de la sociologie, les deux auteurs mettent ainsi en évidence la pluralité de ces protocoles, leurs présupposés et leurs effets, et en particulier la façon dont l’homosexualité comme objet d’étude produit en retour une révision des discours sociologiques concernant la mondialisation, la nation, les classes sociales, le racisme, etc. Mais le livre de Sébastien Chauvin et Arnaud Lerch, s’il retrace l’histoire de la constitution de l’homosexualité comme objet pour la sociologie, propose également une synthèse des résultats des études sociologiques sur l’homosexualité, synthèse qui traite de l’homophobie et de l’hétérosexisme, des modes de vie et des sexualités homosexuels, des subcultures gays, du VIH, des relations familiales et amicales, de l’homosexualité et du politique, etc.

Ainsi, par le panorama général et les diverses synthèses qu’il propose, ce livre peut concerner autant l’étudiant en sociologie qui y trouvera l’histoire et la logique de la constitution d’un objet d’analyse sociologique, que les homosexuels qui y trouveront des pistes et outils pour penser leur propre histoire et certaines conditions de leur propre discours sur eux-mêmes.

En ce sens, le livre d’Arnaud Lerch et Sébastien Chauvin est autant pédagogique, épistémologique que politique dans le sens où Bourdieu concevait la dimension nécessairement politique de la sociologie : si celle-ci se présente comme une analyse des logiques sociales, comme une auto-analyse critique de son propre discours, elle est aussi et indissociablement un moyen pour ceux qui sont façonnés par ces logiques sociales de produire des contre-discours critiques et d’inventer des voies de libération.

Pourrait-on définir des conditions et limites générales d’une étude sociologique de l’homosexualité ?

Sébastien Chauvin : Les fondateurs de la sociologie, Durkheim, Simmel ou Weber, étaient contemporains des premiers discours psychiatriques sur l’homosexualité à la fin du 19ème siècle et ils furent aussi les témoins de subcultures sexuelles urbaines qu’ils auraient pu interroger, puisque leurs recherches s’intéressaient à des sujets comme la famille ou l’anomie. Mais il n’en a rien été, notamment car la sexualité elle-même, comme domaine de l’expérience, et l’hétérosexualité – qui ne s’appelait pas encore ainsi – étaient considérées comme relevant de la psyché, non de la société. L’homosexualité est devenue un objet d’investigation sociologique à partir des années 1950, avec les études de Kinsey sur la sexualité des Américains et avec le tournant interactionniste dans les sciences sociales. La déviance a alors été étudiée comme un processus collectif d’étiquetage au cours duquel l’individu est perçu et construit comme déviant. C’est à ce moment qu’on applique aux homosexuels la notion de « carrière déviante » proposée par Howard Becker, ainsi que les analyses de Goffman sur le stigmate. L’homosexuel trouve une première place dans la littérature sociologique aux côtés d’autres sujets « déviants » comme le fumeur de marijuana, le joueur de jazz, la personne en situation de handicap ou le délinquant.

Arnaud Lerch : Les effets de cette prise en compte tardive par les sciences sociales sont complexes à analyser. Elle a sans doute retardé la dépathologisation de l’homosexualité car pendant longtemps il a existé peu de contre-discours ou d’analyses empiriques à opposer à l’hégémonie psychiatrique ou au discours étiologique dominant sur l’homosexualité. Ceci dit, il ne faut pas surestimer l’influence de la sociologie ! L’appréhension tardive est plus ici un symptôme qu’une cause. Quant aux limites d’une analyse sociologique de l’homosexualité, elles tiennent aux contours flous de la catégorie elle-même : décrit-on des pratiques, des désirs, des identifications et des sentiments d’appartenance, des traits culturels ? Tous ces critères ont connu des évolutions historiques tantôt séparées tantôt communes, des chevauchements comme des disjonctions à tel ou tel moment, en lien avec l’émergence de l’hétérosexualité comme norme. Rendre compte de cela permet de ne pas verser dans l’essentialisme et comprendre de quoi nous sommes les héritiers aujourd’hui.  De plus, au flou des définitions s’ajoute la difficulté à objectiver les comportements et styles de vie homos par des chiffres. Comme avec toute pratique minoritaire et socialement disqualifiée, il est difficile d’obtenir des études quantitatives représentatives la concernant. Le problème se complexifie d’autant plus que s’y combinent des lignes de fracture fondées sur la classe sociale, le sexe ou l’ethnicité.

Dans votre livre, vous montrez que les études sociologiques portant sur l’homosexualité produisent des changements dans la sociologie elle-même. S’agit-il uniquement de transformations au niveau des objets et faits étudiés ou également de changements concernant les modèles d’analyse et d’interprétation ?

Arnaud Lerch : Depuis les années 1980, dans les pays anglophones, et depuis la fin des années 1990 en France, la sociologie de l’homosexualité s’est inscrite dans l’essor des « études gaies et lesbiennes », un ensemble de travaux réalisés au sein de différentes sciences humaines – histoire, anthropologie, littérature, cultural studies – combinant les approches empiriques avec des réflexions plus théoriques, politiques et stratégiques. Les frontières entre ces disciplines n’étant pas étanches, la sociologie de l’homosexualité a pu se nourrir des apports des autres domaines. La connaissance, fournie par l’anthropologie et l’histoire, de modes de relations entre personnes de même sexe fondées sur une polarité de genre (masculin/féminin) ou une différence d’âge ou de statut social, permet par exemple d’étudier ces polarités au sein des communautés homosexuelles contemporaines davantage construites – du moins, officiellement – autour d’idéaux d’égalité et de réciprocité.

Sébastien Chauvin : L’homosexualité est une occasion de repenser les grandes questions de la tradition sociologique, comme la mondialisation, le nationalisme ou la mobilité sociale, au prisme de la sexualité, soit pour critiquer les points aveugles de travaux classiques et en révéler l’hétéronormativité implicite, soit pour modifier la manière dont elle appréhende ses objets. De même, la sexualité mérite d’être étudiée dans sa relation aux autres grands axes de différentiation qui structurent les sociétés contemporaines, comme la classe ou les clivages ethniques. Nous présentons dans le livre les dernières recherches sur le « nationalisme sexuel » ou montrons comment, sur des thèmes classiques de la sociologie comme la rencontre du conjoint ou la mobilité sociale, l’introduction de la variable jusque-là négligée de l’orientation sexuelle modifie la donne. Par exemple, le thème de « l’homogamie », qui domine les analyses de la formation des couples hétérosexuels, doit être en partie nuancé pour les hommes gais, dont les modes de rencontre souvent initiés par la sexualité conduisent à davantage d’hétérogamie, à l’inverse des lesbiennes dont les couples se forment plutôt grâce à des réseaux de sociabilité amicaux qui, comme pour les hétérosexuels, laissent moins de place au brassage de classe.

Lorsque vous écrivez : « Cet ouvrage propose donc de mettre en lumière non seulement la manière dont la culture façonne la sexualité, mais aussi la façon dont, à partir de ces sexualités, s’élaborent en retour des cultures originales », vous soulignez le fait que c’est la sexualité en général qui est façonnée par la culture, l’homosexualité autant que l’hétérosexualité, l’une n’ayant de ce point de vue aucun privilège ni aucune spécificité. Mais vous  mettez aussi en avant le fait que l’homosexualité n’est pas coupée du reste des relations sociales et qu’à l’intérieur de ces relations elle ne peut être réduite au statut d’une sexualité occultée et dominée, même si elle est aussi cela.

Sébastien Chauvin : La sexualité est façonnée par la culture, par le biais notamment de ce que les sociologues appellent des « scripts », mais aussi plus généralement parce qu’elle repose sur des normes, des fantasmes et des catégories d’identification qui varient selon les lieux et les milieux. En réalité, c’est la distinction même entre hétérosexualité et homosexualité telle que nous l’opérons aujourd’hui, voire le critère de l’orientation sexuelle avec lequel nous classons les êtres humains, qui sont des fruits de l’histoire et donc de la « culture ». Mais, en effet, l’homosexualité n’est pas simplement un produit de la culture : elle produit aussi de la culture. Elle a été le ferment de traditions, d’institutions et de relations sociales spécifiques que nous décrivons dans le livre. Comme l’homosexualité affecte l’existence des individus bien au-delà des interactions sexuelles, on peut l’appréhender comme un fait social total. Beaucoup d’innovations sociales et culturelles des gays et lesbiennes sont le produit d’une histoire faite d’opprobre ou de rejet. Des formes relationnelles et des solutions ont dû s’inventer dans les silences du droit et à distance des institutions sociales dominantes, ce qui les rendait à la fois marginales et inventives.

Arnaud Lerch : Par exemple, de ce point de vue, le rapport des gays et des lesbiennes au corps, leurs formes de conjugalité ou leurs constructions de l’amitié, ont été affectés par cette condition stigmatisée. La prégnance moindre de la monogamie comme norme chez les hommes gais ou l’importance considérable des réseaux amicaux dans les populations LGBT sont en partie le produit de cette histoire. Des traits culturels saillants de la culture gaie comme la valorisation du « camp » – qui est une forme particulière d’esthétique, de sarcasme et d’humour parodique – ont sans doute partie liée avec la nécessité historique du secret. L’utilisation de l’insinuation ou du sous-entendu pour se reconnaître et communiquer entre soi dans l’espace public, la distanciation vis-à-vis des rôles sociaux ordinaires induite par le « placard » et la double vie notamment, ont de ce point de vue généré un rapport culturel particulier au monde social.

 Votre livre présente un panorama des études sociologiques sur l’homosexualité, un tableau des différents modèles et courants. Vous faites une synthèse des résultats de ces recherches, de ce qu’elles font apparaître de l’homosexualité comme fait social, historique, culturel, subjectif. Ce qui est frappant dans ce panorama et cette synthèse, ce sont les différences, qui n’excluent pas certains croisements, mais aussi parfois les divergences effectives qui traversent les discours relatifs à l’homosexualité et les modes de vie homosexuels. Ce qui est mis en évidence, c’est la relativité des catégories et identités à partir desquelles les discours et pratiques sont construits et perçus et qui sont impliqués dans la subjectivation des groupes et individus homosexuels. Ce qui ressort surtout, c’est le caractère problématique de la notion d’homosexualité : celle-ci ne semble pas avoir d’unité, paraît essentiellement variable, plurielle, et devrait donc être sans cesse contextualisée et repensée. Quelles conséquences peut-on en tirer du point de vue méthodologique, théorique et pratique ?

 Arnaud Lerch : Une étude sociologique de l’homosexualité suppose effectivement, sur chaque sujet – qu’il s’agisse de santé, de mobilisations politiques, d’inscriptions territoriales, etc. – de préciser sur quelle définition on s’appuie et quelles franges des populations homosexuelles cela concerne pour contextualiser la validité de telle ou telle assertion, tout en explicitant en amont l’encastrement historique et social de ces réalités. Typiquement, les contrastes les plus frappants sont entre les homosexualités masculine et féminine, en dépit des efforts stratégiques faits pour les unifier dans une même communauté politique tout au long du 20ème siècle.

Sébastien Chauvin : On voit bien, par exemple, que les mécanismes de la lesbophobie divergent en partie de ceux de la gayphobie, que le rapport au couple ou à la visibilité dans l’espace public n’est pas le même, que les subcultures ne se confondent pas (culturellement et géographiquement), même s’il y a des espaces et des moments d’intersection. Le défi a consisté, dans le livre, à rendre compte des différences mais aussi des points communs, à décrire les spécificités sans renoncer à une ambition de généralisation sur l’homosexualité. C’est pourquoi nous n’avons pas utilisé le pluriel dans le titre de l’ouvrage. Contrairement à une idée reçue, passer au pluriel, en disant « les homosexualités », n’aide pas à lutter contre l’essentialisme mais produit son propre essentialisme en imposant de nouvelles questions : s’il y en a plusieurs, alors combien ? quelles sont leurs frontières? etc. Au contraire, le singulier permet de décrire un régime historique d’identification autorisant de nombreuses variations et de rendre compte de la façon dont les individus et les groupes y tracent eux-mêmes des frontières.

 Qu’est-ce qu’une sociologie de l’homosexualité pourrait apporter aux homosexuels ? En quoi cette sociologie pourrait-elle leur être utile ?

Sébastien Chauvin : Un de nos objectifs était de rendre l’ouvrage accessible au plus grand nombre, d’en faire un « ouvrage pour tous ». Mais il est vrai que nos analyses ont une résonance particulière pour les gays et les lesbiennes. Au moment où tant de clichés et de slogans haineux circulent sur les homosexuel-le-s dans l’espace public, leur proposer des outils de connaissance de soi est sans doute salutaire. Une telle démarche permet non seulement d’être mieux armé-e-s dans les conflits de représentations qui ne manqueront pas de resurgir, mais peut aussi contribuer à la construction de soi.

Arnaud Lerch : Déboulonner certaines évidences sur l’hétérosexualité comme norme, comprendre les mécanismes de la honte, les logiques paradoxales du « placard » et du coming out ou les ressorts de l’homophobie ordinaire, se réapproprier sa propre histoire – tout cela permet aussi d’éviter bien des psychothérapies !

Propos recueillis par Jean-Philippe Cazier le 24/7/2013

Sébastien Chauvin, Arnaud Lerch, Sociologie de l’homosexualité, éditions La Découverte, collection Repères, 2013, 125 pages, 10 €

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