Jacques Dubois
Abonné·e de Mediapart

Billet publié dans

Édition

Bookclub

Suivi par 618 abonnés

Billet de blog 27 mars 2008

Le désir en fleurs

   Une théorie du désir humain en quarante pages : voilà ce que nous propose Clément Rosset dans La Nuit de mai, nous donnant à croire que ce petit volume n’est que la transposition d’un rêve qu’il a fait.

Jacques Dubois
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Une théorie du désir humain en quarante pages : voilà ce que nous propose Clément Rosset dans La Nuit de mai, nous donnant à croire que ce petit volume n’est que la transposition d’un rêve qu’il a fait. Ce « nocturne » prend en tout cas l’allure charmante d’un vagabondage parmi quelques auteurs qui, du désir, ont proposé une conception ou un modèle. En sa compagnie, on ira donc de Proust à Balzac et, sur le trajet, on rencontrera du beau monde : le Deleuze des machines désirantes, le Girard du désir mimétique, l’Althusser de la surdétermination. Soit de quoi défendre fermement la thèse selon laquelle il n’est pas d’appétit d’objet qui soit orienté vers une cible unique. Tout désir, estime Rosset, se déploie, à partir d’une figure centrale, en efflorescences multiples. « Le désir ne peut naître que s’il vise, non un seul objet, mais un objet auréolé d’autres occasions de plaisir » (p. 19). Comment résister à une telle perspective puisque le désir s’y assimile à une joie contagieuse et comme illimitée ? Pour emporter notre adhésion, l’auteur appelle à la rescousse la sévère surdétermination althussérienne expliquant que toute joie désirante se démultiplie dans la pluralité des causes qui la suscitent et des plaisirs qu’elle donne. Ainsi le narrateur proustien croquant la madeleine convoquerait à sa mémoire toute affective non pas le seul petit déjeuner pris avec tante Léonie mais bien Combray tout entier, Combray en toutes ses parties, Combray dans tous les moments heureux que l’enfant Marcel y a vécus.

Si la démonstration séduit, le lecteur se pose tout de même chemin faisant l’une ou l’autre question. Apparemment Rosset n’envisage de désir que comblé. Car sans cela et pour rester chez Proust, que faire des jaloux façon Swann qui n’aiment que dans le tourment et sont douloureusement fixés sur un seul être ? Par ailleurs, le désir pluriel de Rosset est-il plus que la cristallisation stendhalienne extrayant de tout ce qui se présente la découverte que l’être aimé a de nouvelles qualités ? Oui apparemment, puisque « l’objet désirable n’est désiré que si l’accompagne la perspective, même fugace, d’une multitude d’autres objets désirables, que dans la mesure où il est mobile, où il ne tient pas en place » (p.21). Cela voudrait dire que, à prendre l’exemple de l’être aimé d’amour, le sujet non seulement est avide de la personne entière et à répétition, mais que, dans le mouvement de la pulsion, il va jusqu’à aimer en elle des partenaires à venir. Là, cette fois, on cale vraiment ! C’est que l’exclusivité de l’amour, c’est tout de même quelque chose qui se rencontre et dont on peut faire l’expérience— ainsi que nous le rappelle avec tant de brio Éric Laurrent dans sa récente Renaissance italienne (chez le même éditeur…).Par ailleurs et pour changer de registre, ce qui s’investit de passion dans une conviction politique ou dans l’amour d’une grande œuvre (musicale, par exemple) n’a-t-il pas naturellement tendance à se vivre sans partage et dans la clôture ?

Certes, Rosset a bien vu qu’il est des pulsions très ciblées et il ne craint pas d’invoquer à ce propos les monomaniaques balzaciens, tous fixés sur un seul objet et s’épuisant à le vouloir et le vouloir encore. Mais il lève aussitôt l’objection, soutenant que de tels désirs fixés sont malgré tout accompagnés. Qu’est-ce à dire ? Ne serait-ce pas plutôt que l’univocité désirante est toujours aliénée à quelque titre et finalement privée de cette joie que Rosset donne comme l’autre face du désir ?

Mais là n’est pas l’important. Il est que La Nuit de mai, ce petit livre libre et un peu ivre, est lui-même un acte de désir. Un acte qui se démultiplie dans le bonheur de composer la mosaïque de quelques pensées et de quelques modèles relatifs à ce qui en nous, toujours recommencé (autant que possible), fait pièce à la dépression.

Clément Rosset, La Nuit de mai, Paris, Minuit, « Paradoxe », 2008. 6, 50 €

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Des titres de séjour suspendus aux « principes de la République » 
Le ministre de l’intérieur veut priver de titre de séjour les personnes étrangères qui manifestent un « rejet des principes de la République ». Cette mesure, déjà intégrée à la loi « séparatisme » de 2021 mais déclarée inconstitutionnelle, resurgit dans le texte qui doit être examiné d’ici la fin de l’année. 
par Camille Polloni
Journal
Le gouvernement rate l’épreuve du feu
Le début du second quinquennat Macron n’aura même pas fait illusion sur ses intentions écologiques. Depuis le début de cet été catastrophique – canicules, feux, sécheresse –, les ministres s’en tiennent à des déclarations superficielles, évitant de s’attaquer aux causes premières des dérèglements climatiques et de l’assèchement des sols.
par Mickaël Correia et Amélie Poinssot
Journal — États-Unis
L’auteur britannique Salman Rushdie poignardé
Salman Rushdie était hospitalisé vendredi après avoir été poignardé, alors qu’il s’apprêtait à prendre la parole sur une scène de l’État de New York.
par La rédaction de Mediapart
Journal — Conjoncture
Le nouveau plein emploi n’est pas le paradis des travailleurs
De l’emploi, mais des revenus en berne et une activité au ralenti. La situation est complexe. Pour essayer de la comprendre, Mediapart propose une série de deux articles. Aujourd’hui : pourquoi le nouveau plein emploi ne renforce pas la position des salariés.
par Romaric Godin

La sélection du Club

Billet de blog
« Les Crimes du futur » de David Cronenberg : faut-il digérer l'avenir ?
Voici mes réflexions sur le dernier film de David Cronenberg dont l'ambition anthropologique prend des allures introspectives. Le cinéaste rejoint ici la démarche de Friedrich Nietzsche qui confesse, dans sa "généalogie de la morale", une part de cécité : "Nous, chercheurs de la connaissance, nous sommes pour nous-mêmes des inconnus, pour la bonne raison que nous ne nous sommes jamais cherchés…"
par marianneacqua
Billet d’édition
Entretien avec Leonardo Medel, réalisateur de « La Verónica »
Après une sélection au festival de Biarritz et au festival international du nouveau cinéma latino-américain de La Havane où il reçut le Prix FIPRESCI de la critique internationale, « La Verónica » sortira officiellement dans les salles en France à partir du 17 août 2022. L'opportunité de découvrir un cinéaste audacieux autour d'une critique sans concession des excès des influenceurs sur le Net.
par Cédric Lépine
Billet de blog
« As Bestas » (2022) de Rodrigo Sorogoyen
Au-delà de l’histoire singulière qui se trouve ici livrée, le réalisateur espagnol permet une nouvelle fois de mesurer combien « perseverare » est, non pas « diabolicum », comme l’affirme le dicton, mais « humanissimum ». Et combien cette « persévérance » est grande, car digne de l’obstination des « bêtes », et élevant l’Homme au rang des Titans.
par Acanthe
Billet de blog
DragRace France : une autre télévision est possible ?
Ce billet, co-écrit avec Mathis Aubert Brielle, est une critique politique de l'émission DragRace France. Il présente la façon dont cette émission s'approprie les codes de la téléréalité pour s'éloigner du genre en matière de contenu et de vision du monde promue.
par Antoine SallesPapou