La politique à l'eau de rose

Si les femmes politiques ont gagné des rôles et des positions en vue et rivalisent de plus en plus avec leurs collègues masculins, le regard porté sur elles reste un regard qui les évalue selon le corps, la mise, la beauté, le pouvoir de séduction, confirme la sociologue Frédérique Matonti.

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Depuis quelques années, Frédérique Matonti enquête sur « l’ordre des sexes en politique » et sur les représentations que les médias en donnent. Professeure de sociologie, Matonti a eu la bonne idée de faire démarrer sa longue investigation au moment où les femmes ont été de plus en plus présentes dans les luttes de pouvoir, au gré d’une parité qui est loin d’avoir produit tous ses effets mais qui n’en agit pas moins de plus d’une façon. Et, dans cette optique, l’auteure va se centrer sur les trois dernières campagnes  (j’ai failli dire « compagnes ») présidentielles. Et de cerner impeccablement son domaine de recherche dans les termes suivants : « En 2001, à l’occasion des élections municipales, se déroulait le premier scrutin paritaire [...]. En mai 2012, le Premier ministre socialiste Jean-Marc Ayrault nommait le premier gouvernement composé d’autant d’hommes que de femmes. Entre ces deux dates, une femme, Ségolène Royal, a été en position de gagner l’élection présidentielle, deux femmes se sont affrontées pour conquérir le premier secrétariat du parti socialiste (PS) et un scandale sexuel à rebondissements a mis fin à la carrière de celui qui était présenté comme le grand favori de 2012, Dominique Strauss-Khan. Par la suite, les premières années du gouvernement socialiste ont été marquées par la mobilisation virulente du “mariage pour tous” puis d’une supposée “théorie du genre”. Enfin, elles ont vu la révélation, inédite sous la Ve République, de la liaison adultère du président de la République. » (p. 7).

Voilà qui a fait une suite d’événements et de bouleversements hors du commun, à même de tenir l’opinion en haleine – ce n’est pas fini... – et à fournir à la sociologie politique un matériau d’un intérêt d’exception. Or, Matonti choisit d’observer ce matériau « au prisme du genre », comme elle dit, c’est-à-dire dans ses implications sexuelles. Elle va le recueillir auprès des politiques, de leurs équipes de communication, des journalistes, des essayistes, des humoristes, dans une abondante moisson. A noter que, en plusieurs cas, la sociologue se fera « observatrice participante », se mêlant par exemple au milieu des journalistes lors des grands shows des candidats présidents.

L’hypothèse de Frédérique Matonti est que le fameux « trouble dans le genre » n’a pas pu ne pas avoir d’effets en France tant dans les médias que dans l’opinion et n’a pas pu davantage ne pas affecter les modes de la représentation des formes du pouvoir. Son constat le plus global est que, dans le champ politico-médiatique, les stéréotypes les plus enracinés se voient reconduits d’une manière ou d’une autre touchant les rapports entre femmes et hommes. L’enquête nous apprend certes que les femmes ont gagné des rôles et des positions en vue et que désormais elles rivalisent de plus en plus avec leurs collègues masculins. Mais cela n’empêche pas qu’en ces fonctions, le regard porté sur elles est un regard qui les évalue selon le corps, la mise, la beauté, le pouvoir de séduction. Ainsi la presse au sens large aimera à placer des personnalités comme Carla Bruni ou Rachida Dati, comme Ségolène Royal ou Valérie Trierweiler, dans ce que Matonti nomme un « cadrage Harlequin », soit que les personnes en cause soient entraînées dans des aventures amoureuses, soit que par avance ces aventures leur soient supposées. 

Tout cela voulant que, par un effet second, leurs collègues masculins se retrouvent de leur côté engagés dans un procès en virilité à même la pratique politique. Le beau cas est celui de François Hollande qui, à un certain moment, s’est trouvé pris entre trois femmes si bien que l’on a pu dire qu’il ne parvenait pas à les « tenir » en référence au code le plus doxique (et parfois le plus toxique).

Mais un autre phénomène recroise le premier, c’est que la féminisation du champ politique ne va pas sans l’élargissement d’une sphère plus ou moins intime à ce même champ. Emblématiquement, le soir même de l’élection de Hollande, le public a pu voir combien Mme Trierweiler hissée sur le podium victorieux ne savait trop sur quel pied danser. Était-elle la maîtresse du nouveau Président ou plutôt sa compagne ou, tout autrement, la première Dame de France, ce qu’elle finirait par ne jamais être ? C’est que deux espaces distincts se recoupaient sans vraiment se superposer. Et, quelles que fussent les raisons de ce quiproquo, celui-ci était la manifestation de la contamination du politique par l’intime. Et, quand la même Trierweiler entra peu de temps après dans un hôpital pour cause de dépression, le monde journalistique ne sut pas bien comment gérer l’épisode. Fallait-il l’annoncer ou pas ? Par ses incidences, c’était de toute façon devenu un fait politique.

Le plus passionnant dans l’ouvrage de Matonti est sans doute tout ce qui a trait aux évolutions rapides que la vie publique fait connaître aux pratiques journalistiques et réciproquement. Il est vrai que la connivence entre politiques et journalistes est déjà une vieille affaire. Mais désormais c’est à des faits de coproduction d’image que l’on assiste, ce qui ne postule pas à tous les coups qu’il y ait ruse et tromperie. Le journaliste et le responsable politique peuvent très bien définir avec loyauté et sérieux les conditions de la mise au point et de la diffusion d’une information. 

Cela étant, l’ouvrage de Matonti, qui est d’une énorme richesse en faits de représentation, nous alerte cependant sur certaines déviances inquiétantes dans la manière de polluer l’information. Et l’on ne parle pas seulement ici d’un traitement abusif de cette info dans Closer ou à Paris Match. Plus largement aujourd’hui, il est frappant de voir les chaînes de radio ou de télévision contaminer les débats politiques entre experts de tout un emballage d’humour douteux et de discours sexualisé autour des « vedettes ». C’en est au point que réflexion politique et divertissement ne font plus qu’un et si bien que les affaires d’État s’y compromettent de la manière la plus trouble. Merci à Frédérique Matonti de nous faire prendre la mesure de cette vaste confusion qui participe, avec l’utilisation de la sphère intime, de la dégradation générale de l’exercice démocratique. Son livre est de première utilité.

Frédérique Matonti, Le Genre présidentiel. Enquête sur l’ordre des sexes en politique. Paris, La Découverte, coll. « Genre et sexualité », 2017. € 24.

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