L’acharnement du monde

Comment fonctionne le pouvoir, comment parle-t-il, et de quel monde ? Ce sont les questions qui traversent le roman de Mathieu Larnaudie, Acharnement. Il s’agit moins pour l’auteur d’analyser les discours politiques ambiants que d’interroger le langage en tant que dispositif du pouvoir, en particulier du pouvoir politique. Dans le champ politique, le langage n’est pas simplement un moyen d’exprimer des idées, de conquérir et diriger l’Etat ou l’opinion : l’agencement du pouvoir politique et du langage fait que celui-ci devient un dispositif incluant un type particulier de rapport aux autres et au monde.

Comment fonctionne le pouvoir, comment parle-t-il, et de quel monde ? Ce sont les questions qui traversent le roman de Mathieu Larnaudie, Acharnement. Il s’agit moins pour l’auteur d’analyser les discours politiques ambiants que d’interroger le langage en tant que dispositif du pouvoir, en particulier du pouvoir politique. Dans le champ politique, le langage n’est pas simplement un moyen d’exprimer des idées, de conquérir et diriger l’Etat ou l’opinion : l’agencement du pouvoir politique et du langage fait que celui-ci devient un dispositif incluant un type particulier de rapport aux autres et au monde.

Le narrateur principal, Müller, est une "plume" au service des politiques. A la suite de l’éviction du ministre dont il rédigeait les allocutions, il se retire à la campagne, seul. L’isolement le caractérise, la distance vis-à-vis du monde, matérialisée aussi par la baie vitrée à travers laquelle il regarde le jardin qui est le sien mais dans lequel il ne travaille jamais : comme le monde, le jardin est un spectacle qu’il peut contempler, auquel il ne participe pas directement. Müller est un spectateur, il regarde mais demeure dans la distance impliquée par le regard. Sauf que le monde s’impose à lui sous la forme de divers suicidaires qui, se jetant parfois du viaduc qui surplombe sa propriété, viennent s’écraser dans son jardin…

Pour Müller, le monde existe comme un ordre ou un plan réalisé. Ainsi sa maison, qu’il fait refaire de fond en comble, ou le jardin dont son jardinier a la charge : « […] à la place des fourrés informes qui régnaient un peu partout, qui prospéraient, proliféraient lorsque j’avais acquis le terrain, se dégagèrent des buissons ciselés, s’élevèrent des arbustes effilés, soignés ; […] des massifs fleuris et un verger apparurent, des allées se dessinèrent ; […] l’enclos du potager fut dressé. Un plan s’organisa ». Le monde tel qu’il est se voit remplacé, donc nié, par un modèle auquel il doit être adéquat : le monde intéresse Müller dans la mesure où il peut se plier à sa représentation, à l’exclusion d’autres possibles. Ce thème, rejoignant celui de la distance, met en évidence une ambition démiurgique niant le monde en tant que réalité non assujettie à un ordre a priori, en faisant une matière pouvant être soumise à la pensée, à la volonté. L’auteur s’amuse sans doute à faire rejouer, par Müller et son potager, la création du monde sorti de l’entendement divin et existant par la volonté de Dieu. Mais Müller n’est pas Dieu et son rapport au monde est celui d’un homme défini par le pouvoir (à moins que Dieu ne soit le premier politique ?) : exerçant son pouvoir sur les choses, il ne peut le faire qu’en effaçant les choses du monde pour les conformer à un modèle idéal.

Pourtant, le monde ressurgit sous la forme d’autres possibles non prévus ni intégrés dans le plan, qui au contraire le perturbent : « Les yeux des morts, pensa-t-il, désignent pour nous la possibilité d’un autre monde ». Ces corps morts dans le jardin, informes, tordus selon des postures aberrantes, échappent à l’organisation habituelle du corps et du monde, leur matérialité montrant la présence d’autres possibles divergents irréductibles à tout ordre figé : « le corps immobile à mes pieds se tenait les membres écartés, partant dans tous les sens » – et l’effet qu’ils produisent sur celui qui les contemple est destructeur : « tandis que se déroulait l’entretien, le faciès de Marceau, en effet, se décomposait progressivement […], chacun de ces traits s’en trouvait par là renforcé, souligné, isolé des autres, l’ensemble ne formant plus qu’une adjonction de lignes indépendantes et sans cohérence ». Si la représentation du monde conçue par l’homme de pouvoir implique la réduction de la multiplicité du monde à une unité organique, organisatrice et sans restes, le désordre introduit par ces cadavres fait surgir ce que Müller voulait éradiquer – la prolifération de singularités « indépendantes et sans cohérence », de possibles « dans tous les sens ». Cet événement, au milieu de l’Eden ordonné du pouvoir, le perturbe, indique sa destruction déjà à l’œuvre.

Pour Müller, le rapport au monde est d’ordre technique : celui-ci est une matière à modeler selon des buts et un schéma préalablement fixés – il est un objet, incluant les hommes comme autant d’objets. Ceci est possible car le monde est pour Müller un être de langage, réduit à ce qu’en disent « les newsletters des think tanks, les mémos de certains pôles thématiques et les mails […], toutes sortes de documents, interventions, conférences, communications, retranscriptions d’allocutions ». Müller construit un dispositif transformant le monde en un langage manipulable, ordonnable, une logique organisée grâce à ce que disent les livres de sa bibliothèque, les informations qui traversent son ordinateur ou l’écran de télévision : « Je retrouvais le fil ininterrompu des actualités, la valse du monde comme on dit, qui se déroulait de l’autre côté des signaux numériques […], me fournissant toujours de nouveaux prétextes à écrire ». Le monde est à distance, nié et remplacé par le langage, ce qui permet de s’y rapporter comme à une matière maîtrisable dont on peut prévoir et produire l’unité, l’ordre total – ce que Müller tente de faire par l’écriture de discours « parfaits ». Le personnage est de même fasciné par les séries policières où le monde paraît rationnellement ordonné et pensable, prévisible. Et cette fascination trouve une nouvelle occasion face aux gendarmes qui, à chaque suicide, débarquent dans sa propriété : « je ne pus m’empêcher d’avoir […] l’impression que tous leurs actes se déroulaient selon un ordre parfaitement défini […], qu’ils récitaient un ensemble établi de gestes et de paroles par lequel tout cas de figure pouvant survenir était envisagé et qui ne laissait aucune place à l’improvisation : à tout l’éventail des incidents possibles correspondait une grille de solutions préconçues ».

Castoriadis a montré qu’une théorie se voulant totale exclut par définition le nouveau et le hasard, les possibilités autres, non prévues, tout « restes ». Ce type de théorie a pour corrélat un monde donné d’avance, pensable selon un ordre a priori, dont les événements n’en sont pas, étant déjà inclus dans le plan d’ensemble de la théorie. C’est ce monde que veut Müller, où régneraient « le calme et l’inertie », tel son jardin, ou le viaduc ancien qui domine sa propriété, symbole de ce qui, malgré le flux de l’histoire, demeure inerte. Le personnage est animé par cette volonté de totaliser le monde, volonté qui est peut-être celle du pouvoir. Il ne s’agit évidemment pas pour Larnaudie de présenter une thèse sur le pouvoir, plutôt de diagnostiquer le type de pouvoir (entre autre le pouvoir politique) qui est le nôtre, indépendamment des formes qu’il peut prendre. Le fait historique incarnant de la façon la plus visible la nature d’un tel pouvoir pourrait alors être Auschwitz, tant il est difficile de ne pas y penser au vu des caractères définissant le rapport au monde qui est celui de Müller – ce qui ne signifie pas que tout pouvoir politique serait par essence nazi, ce qui ne voudrait rien dire, mais qu’à travers ce type de pouvoir s’expriment immédiatement ce qu’est le pouvoir qui s’exerce sur nous et ce qu’il implique.

Le rapport de Müller au langage correspond à sa volonté d’un monde totalisé. Le langage est d’abord le moyen par lequel le monde est nié, la logique du langage tenant lieu de logique du monde. Müller, dans sa retraite, rédige des discours qui ne servent pas, qu’il répète seul, dans le vide, debout sur une estrade placée dans son bureau : des discours ne s’adressant à personne, supposés parler d’une réalité dont il n’est jamais fait l’expérience, la seule réalité étant celle des livres, des messages reçus, des dossiers, des informations qui tiennent lieu du monde – ce qui importe à Müller étant la perfection du discours, sa logique interne, indépendante du dehors du monde. Par le langage, il tente aussi d’épuiser le monde, visant la précision et l’exhaustivité, le texte déroulant alors les séries de mots savants ou synonymes qui marquent parfois le monologue du personnage, ou multipliant les parenthèses et incises, comme si tout devait être inclus dans le discours, recevoir un nom déjà disponible. Reclus dans sa demeure, Müller est aussi enfermé et isolé dans et par le langage, dans ce dispositif d’un pouvoir qu’il s’acharne à vouloir exercer – mais dont il ne peut, inexorablement, que constater l’effondrement.

Si Müller s’acharne absurdement à rédiger ses discours, le monde s’acharne tout autant à exister indépendamment de la logique à travers laquelle il voudrait le voir. Le monde échappe au dispositif de Müller et des morts viennent démolir son parc bien rangé. Le langage lui-même résiste et Müller ne parvient pas à écrire le discours parfait, total, dont il a l’ambition – son langage déraille. Celui-ci appartient à une classe, celle des « élites », dont le langage, loin d’exprimer la logique du monde, traduit seulement celle de leur monde et la volonté de pouvoir qui l’accompagne (l’auteur joue à singer ce langage, multipliant les marqueurs sociaux, juxtaposant par exemple des subjonctifs dignes d’un Jean d’Ormesson) : son langage n’est pas adéquat au monde. De même, le souci d’exhaustivité et de précision perturbe le discours de Müller, le rendant volontiers bancal, disjoint, démembré comme le corps des suicidés : la logique et le langage mêmes de Müller détruisent cette logique et ce langage. Le dispositif construit par le personnage installé dans son bureau, au milieu de ses livres, devant l’écran de son ordinateur ou de la télévision, s’il lui permet d’accéder « au flux ininterrompu de l’information », le livre en même temps à ce flux où se dissout l’idée d’un monde cohérent.

Ainsi, le personnage – tel Hitler dans son bunker – assiste à l’écroulement de son monde, à l’effondrement de son langage, de sa logique, à l’impuissance de la volonté de pouvoir qui l’anime (comme dans le film La ChuteDer Untergang – d’Oliver Hirschbiegel).

Müller, malgré son goût pour les séries policières et la logique du monde qu’elles véhiculent, passe à côté de ce qui se trame dans son jardin, sous ses yeux, qu’il ne voit pas et ne peut (ou ne veut) pas voir, et qui surgit à la fin du livre. Le monde s’acharne à exister et, tel le refoulé que le personnage voulait pourtant évacuer, il envahit la réalité, l’aspirant vers le chaos du monde qui s’impose de toute part. Un autre personnage du roman est le jardinier, Marceau, qui, comme le mime du même nom, ne parle pas. Le rapport existant entre celui-ci et Müller est révélateur du rapport de Müller aux autres, réduits à de simples exécutants muets, des objets qu’il dirige, qui doivent prendre leur part dans sa logique d’ensemble. Mais Marceau peut apparaître aussi comme un double de Müller, à la fois identique et différent : il est celui qui, à l’inverse de son patron (ou de son maître, le rapport liant les deux personnages pouvant faire penser à celui du maître et de l’esclave théorisé par Hegel) se voulant isolé du monde, agit dans le monde, le transforme et y est exposé. Marceau est du côté du monde tel qu’il est, perméable à ce monde, défini lui-même par les caractères qui font que le monde échappe au pouvoir. Contrairement à Müller, Marceau est visiblement et immédiatement affecté par les suicides, selon une empathie croissante. Mais cette empathie semble aussi correspondre, de manière plus visible et prononcée, à ce qui envahit plus lentement Müller : l’évidence du monde, du désordre, de l’incohérence, de la multitude de possibles irréductibles à l’ordre du pouvoir.

Si Müller écrit, s’il est soucieux du langage, ce n’est pourtant pas lui qui, peut-être, pourrait incarner la figure de l’écrivain selon Mathieu Larnaudie, mais plutôt Marceau, qui ne parle pas mais est du côté du monde. L’écriture serait du côté du monde, avec et dans lui, animée non par la volonté de pouvoir mais par les possibles et l’incohérence vivante du monde (et l’on pense ici à un autre beau livre paru récemment, Je suis une aventure d’Arno Bertina). A condition donc que l’écriture ne soit pas un dispositif de pouvoir mais qu’elle invente d’autres dispositifs du langage, d’autres agencements avec le monde.

Mathieu Larnaudie, Acharnement, Actes Sud, août 2012, 208 pages, 18 € - Lire les premières pages (pdf)

Mathieu Larnaudie | Acharnement © ActesSud

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