L'interprétation, science de gauche

Spécialiste des questions d'interprétation, Yves Citton propose aujourd'hui un livre passionnant sous le titre suggestif de L'Avenir des humanités. Livre si foisonnant qu'il n'est pas aisé de le ramener à l'essentiel.

Spécialiste des questions d'interprétation, Yves Citton propose aujourd'hui un livre passionnant sous le titre suggestif de L'Avenir des humanités. Livre si foisonnant qu'il n'est pas aisé de le ramener à l'essentiel.

Si on voulait le caricaturer, on dirait à peu près : seule l'explication littéraire est aujourd'hui en mesure de mettre à mal le néocapitalisme et son économie de la connaissance. Voilà qui est outrageusement réducteur et pourtant il y a de cela dans la démonstration de Citton. Il oppose, en effet, une connaissance codifiable et quantifiable qu'aime à s'approprier le marché, et une bien autre information qui, à l'instar de l'explication de texte, a subi l'épreuve de l'interprétation et est du fait même inventive et libératrice.

De cette pratique d'interprétation qui ne donne qu'à partir de ce qu'elle reçoit pour ensuite le transformer, l'auteur donne d'ailleurs l'exemple dans son propre ouvrage, en ce qu'il prend en charge de nombreuses interventions antérieures à la sienne. Ainsi de toute une lignée philosophique allant de Tarde à Deleuze en passant par Bergson. Ainsi encore d'auteurs contemporains comme Rancière, Latour, Negri ou Lazzarato.

Mais revenons à la démonstration. On ne s'arrêtera pas à sa critique, d'ailleurs rapide, de la société de la connaissance telle que le néolibéralisme l'envisage. On passera même sur ce qui est dit ici d'une certaine connaissance élémentaire qui procède par raccourci et se limite à un décryptage de surface des textes. On laissera même de côté le regard relativiste porté sur la vérité scientifique en ce que sa pertinence ne peut être établie qu'à l'intérieur de l'usage qu'en font les acteurs sociaux.

Mais on veut mettre ici l'accent sur tout ce qui a trait à l'interprétation en elle-même et qui est particulièrement original. En commençant par noter avec Citton qu'interpréter est une activité humaine de toujours et dont les points d'application sont innombrables dans l'existence. Nous ne cessons pas de lire et de donner sens aux innombrables signes qu'émet l'univers à travers des objets, des gens, des situations.

Pour suivre, Yves Citton va décrire l'interprétation comme une opération en trois temps, comprenant 1° la sélection de certains aspects du donné, 2° les tâtonnements entre différents circuits (« ça ne colle pas »), 3° le choix entre les hypothèses et la construction finale d'un sens (« ça colle »). C'est le temps de l'invention à proprement parler, fondé sur une lecture attentive et une intuition active. Citton insistera encore sur la fragilité de l'interprétation ainsi conçue mais pour l'assumer fortement, précisant qu'«une interprétation ne tire sa force que d'être reçue par d'autres interprètes» (p. 67). Mais, si l'interprétation trouve la communauté à son point d'arrivée, c'est aussi que celle-ci était à son point de départ : toute acte interprétatif, nous dit-il, est toujours précédé et appartient à une vaste œuvre commune, se faisant ainsi «inter-prêt». Partant de quoi, la présente démonstration privilégie une conception artiste du travail intellectuel, voire du travail en général, où est grande la part des affects.


Tout cela présuppose une politique favorable à la pratique interprétative et, par conséquent, que soient remplies des conditions qui ne le sont sûrement pas dans un schéma capitaliste de productivité avant tout. «La première et la plus importante condition de l'interprétation inventive est, dira l'auteur, de pouvoir bénéficier d'une vacuole protégée des pressions extérieures ("une chambre à soi" dirait Virginia Woolf)» (p. 75). Il en découle qu'un temps d'inaction soit ménagé, qui participe de l'autonomie de l'inventeur et qui respecte aussi son «droit à l'erreur». Va de pair avec ce programme la nécessité de toujours reconnaître que l'on interprète une parole antérieure à la sienne et que l'on s'inscrit de la sorte dans un débat communautaire. La dernière condition a trait à la libre circulation des informations et textes. C'est, dans le contexte technologique actuel, la condition la plus aisément satisfaite, même si l'on doit se garder de la pléthore informationnelle aujourd'hui régnante en même temps que de l'illimitation que favorise le capitalisme planétaire.

Pour en revenir aux vacuoles et à l'inaction, Citton souhaite pour l'interprète une autonomie proche de celle que réclamait Pierre Bourdieu pour le savant et pour l'écrivain ou l'artiste. Mais ici Bourdieu n'est jamais cité non plus que sa sociologie: nous sommes apparemment dans un autre camp, où la science sociale –particulièrement interprétative pourtant– ne semble pas bien perçue.

Parti de l'explication littéraire et scolaire, Citton finit bien normalement par se poser la question de la formation aux compétences interprétatives. Et de mettre en avant une série de principes qui vont à rebours de ce qu'est trop souvent encore l'enseignement des lettres et des sciences humaines. Il faut ainsi que l'interprétation prenne le pas sur l'emmagasinement des connaissances, que le geste interprétatif se produise dans la présence interactive du prof avec ses élèves, que l'objectif soit de former des interprètes généralistes plutôt que des savants spécialisés, etc. Vaste et beau programme, on en conviendra.

En conclusion, il est suggéré que ce programme éducationnel puisse ouvrir à une vaste «culture de gauche» qui prendrait en charge le capitalisme cognitif dont Negri et quelques autres appellent la venue et qui s'opposerait à la redoutable économie de la connaissance.
Utopie? Certes, mais peut-être celle dont la gauche a précisément besoin. L'ouvrage d'Yves Citton va en tout cas en ce sens. Et le genre veut que certaines des thèses avancées puissent laisser perplexes. Mais on reconnaîtra que le programme proposé prévoit également des possibilités d'application très immédiates.


Yves Citton, L'Avenir des humanités. Économie de la connaissance ou cultures de l'interprétation ?, Paris, La Découverte, 2010. 17 €.

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