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Billet de blog 27 oct. 2010

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«Autant en emporte le vent», de Léon Tolstoï

Convaincu que le discours sur la littérature s'est beaucoup figé, Pierre Bayard n'a de cesse qu'il ne le renouvelle, s'y livrant sur un mode particulièrement libéré. C'est ainsi que, livre après livre, il multiplie, pour aborder les grandes œuvres, les points de vue originaux.

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Convaincu que le discours sur la littérature s'est beaucoup figé, Pierre Bayard n'a de cesse qu'il ne le renouvelle, s'y livrant sur un mode particulièrement libéré. C'est ainsi que, livre après livre, il multiplie, pour aborder les grandes œuvres, les points de vue originaux. À chaque fois, les règles qui président à la lecture des textes sont par lui inversées au profit d'une approche toute paradoxale. On a ainsi vu Pierre Bayard proposer de corriger les œuvres «ratées» d'auteurs importants par des procédés étonnants (Comment améliorer les œuvres ratées?), soutenir que la littérature était mieux à même d'éclairer la psychanalyse que l'inverse (Peut-on appliquer la littérature à la psychanalyse?) ou encore montrer que maints auteurs avaient imité des écrivains qui n'existaient pas encore (Le Plagiat par anticipation).

Dans le premier moment, le lecteur de Bayard est prêt à crier au canular, puis, entraîné par la rigueur de la démonstration, il se rend aux raisons de l'analyste. Certes, il ne lui échappe pas qu'il est en présence d'une inversion logique menaçante pour le bon ordre des choses. Mais il découvre en même temps que rien n'oblige à s'enfermer dans les préjugés qui régissent l'usage de la littérature. Ainsi pourquoi ne pas mettre en question l'intégrité d'une œuvre que l'on juge médiocre si l'on peut l'améliorer à peu de frais ?

Dans son tout dernier livre, Bayard va plus loin encore –avec lui, c'est toujours l'escalade– en nous proposant cette fois d'opérer des déplacements du nom d'auteur d'une œuvre à l'autre. Coup de force scandaleux, comme on l'imagine. Mais, argumente le critique, pourquoi, lisant une œuvre donnée, projetterait-on sur elle la seule signature de son auteur opérant comme image contraignante et restrictive? Et pourquoi ne tenterait-on pas de la lire sous le label d'un autre écrivain, pour autant que le transfert soit plausible? Soit le choix de lire L'Étranger de Camus comme roman de Franz Kafka. Avantage appréciable: reliant le personnage de Meursault à l'univers kafkaïen, on l'extrait de la lecture trop souvent psychologisante qui lui est réservée au profit d'une autre où il apparaît en victime d'un système, ainsi que son procès en montre la voie.

Ainsi, dans Et si les œuvres changeaient d'auteur?, Bayard nous propose une série de coups de force, tous pour le moins ingénieux. On le voit même, en plusieurs de ses chapitres, tenir l'attribution nouvelle pour acquise. Ainsi il commencera par: «Il n'existe pas à ma connaissance une seule étude critique qui tente d'expliquer les raisons qui ont conduit le grand romancier russe Léon Tolstoï à s'exiler de son pays par l'imagination et à écrire une vaste fresque sur la guerre de Sécession intitulée Autant en emporte le vent (p.93) Et de se demander pourquoi Tolstoï n'a pas songé à écrire ... Guerre et Paix. C'est ici que toute la portée délicieusement ironique de la démonstration se donne à savourer. C'est ici encore que ressort le caractère comme implacable d'une méthode.

Le critique se risque encore à étendre sa technique de transfert à d'autres arts que la littérature ou à des échanges entre les arts. Et voici Robert Schuman transformé en auteur du Cri.. .de Munch à coup d'arguments biographiques très fondés ! Parfois cependant le lecteur regimbe: attribuer Le Cuirassé Potemkine du révolutionnaire Eisenstein au si conservateur Hitchcock, it's too much... À l'inverse, l'échange qui est mené entre L'Amant de Lady Chatterley de D.H. Lawrence et Les Sept Piliers de la sagesse de T.E. Lawrence est un petit chef-d'œuvre.

L'humour pince-sans-rire qui sous-tend les démonstrations de Bayard ne peut que ravir le lecteur. D'autant plus que cet humour dit des choses fort sérieuses. Et par exemple lorsqu'il nous apprend que toute lecture est créatrice, ce qui ouvre à bien des possibles. Ou encore quand il nous persuade de ce que changer la signature d'une œuvre, c'est simplement passer d'un auteur imaginaire à un autre pour ouvrir à de nouveaux sens et à de nouvelles valeurs. Qu'attendez-vous donc pour tenter l'expérience, en choisissant de lire Le Rouge et le Noir de Gustave Flaubert ?

Pierre Bayard, Et si les œuvres changeaient d'auteur ?, Paris, Minuit, « Paradoxe », 2010. 15 €.

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