Eribon : Vivre un héritage ouvrier

Au moment où son père va mourir un homme revient dans la ville de son enfance et revoit sa mère qu’il a quittée au moment où, à l’âge des études, il devenait celui qu’il n’allait plus cesser d’être : un jeune intellectuel et un homosexuel.

Au moment où son père va mourir un homme revient dans la ville de son enfance et revoit sa mère qu’il a quittée au moment où, à l’âge des études, il devenait celui qu’il n’allait plus cesser d’être : un jeune intellectuel et un homosexuel. S’il a ainsi rompu avec les siens, c’est qu’il ne supportait plus le milieu ouvrier où il avait grandi et qui lui reprochait sa double condition d’universitaire et de gay. Double condition suscitant chez la famille un rejet marqué alors que lui-même se sentait de plus en plus en rupture avec le cercle d’enfermement, de misère, d’exclusion dans lequel il avait grandi. Revenant donc à Reims après une longue césure, cet homme essaye de faire le point, de comprendre pourquoi il est parti sans retour, de voir dans quelle mesure il hérite de son milieu d’origine et ce que veut dire cethéritage.

Cet homme, il est temps de le dire, se nomme Didier Eribon ; il a été un journaliste en vue (Libération et Nouvel Obs) ; il est un spécialiste de Michel Foucault et des « gender studies » ; il a enseigné à Berkeley (Californie) ; il est aujourd’hui prof de philo à la faculté d’Amiens. Sur un ton juste, en s’efforçant de se raconter sans pathos comme sans froideur, Eribon se livre à ce que Pierre Bourdieu eût appelé d’un terme alambiqué une « socio-auto-analyse ». La formule est rébarbative mais telle qu’Eribon la met en œuvre, elle prend tout son sens et toute sa valeur. C’est d’abord que cette analyse permet à Eribon d’objectiver avec sérénité le sujet qu’il fut et qu’il est ; c’est ensuite que, lui évitant de verser dans une psychanalyse de « cas » dont il sait qu’elle le renverra à un triangle œdipien mal vécu et à un narcissisme complaisant, la même analyse place avec netteté son parcours à la rencontre de contradictions sociales repérables et décisives.

Corrigeant la théorie de l’habitus qu’il reprend de Bourdieu par la problématique du sujet telle que Sartre l’a définie, Eribon emprunte à ce dernier une réflexion qui inspire toute sa démarche. « L’important, écrivait Sartre, n’est pas ce que l’on fait de nous mais ce que nous faisons nous-même de ce que l’on a fait de nous ». Partant de ce modèle explicatif à deux degrés, l’auteur va se poser trois questions principales. Tout d’abord, par quels détours le fils de prolétaire travaillant bien à l’école qu’il a été est devenu étudiant en philosophie au gré d’un refoulement des tendances rebelles mais aussi d’un mauvais investissement social (« En fait, les classes défavorisées croient accéder à ce dont elles étaient auparavant exclues, alors que, quand elles y accèdent, ces positions ont perdu la place et la valeur qu’elles avaient dans un état antérieur du système », p. 183) ? Ensuite, comment s’accommode-t-on de la condition homosexuelle quand un milieu violemment homophobe? Enfin, comment se pense-t-on sa vie durant en défenseur solidaire des opprimés alors que tout ce qui est de l’éthos ouvrier répugne en un sens à l’homme de gauche que l’on est ? Trois questions qui vont parcourir tout le livre et accoucher de réponses au moins partielles.

Revenir à Reims (ciel, quel titre !) n’a cependant rien d’aride. Il peut faire penser aux beaux premiers romans qu’Annie Ernaux consacrait à ses origines. Mais la part réflexive est ici plus active que chez Ernaux et déborde fréquemment la problématique personnelle. On pense ici aux belles pages qui concernent le vote ouvrier dans le milieu qu’a connu l’auteur. Àl’origine, être de gauche allait presque sans dire et l’on y votait PCF tout naturellement et avec fidélité. Et puis, un jour, chez beaucoup, ce vote a basculé du côté Front National sans avertissement. Pour justifier ce changement de camp fut invoquée l’hostilité aux immigrés capteurs d’emplois. Mais surtout il y eut l’alliance des communistes avec Mitterrand, faisant que le vote de classe cesse de signifier protestation et refus. «À la différence du vote communiste, note cependant l’auteur, le vote d’extrême droite aura été une démarche dissimulée, voire niée vis-à-vis du jugement de “l’extérieur“ » (p. 134). Reste que sa famille (mère, frères, etc.) vote désormaisUMP.

Mais cette famille, l’auteur ne saurait la renier complètement, même après le long éloignement. Si parfois il a été honteux d’en provenir, il n’a pas cessé d’avoir au cœur et à l’esprit l’exclusion violente subie en permanence par les classes populaires. Certes, connaissant tôt un« stade du miroir social » qui fixait son identité par assignation à une place dans le monde, il vit rapidement grandir chez lui « une volonté patiente et obstinée de contredire l’avenir » (p. 97) auquel il était promis. Mais, en même temps, il garda à jamais gravé en lui un “rappelle-toi d’où tu viens“ qu’aucune transformation ultérieure de son être, « aucun apprentissage culturel, aucun masque et aucun subterfuge ne parvint à effacer. » (ibid.)

L’ouvrage d’Eribon est écrit dans une langue belle et simple. C’est un livre d’une grande droiture, venant d'un un homme qui a subi à divers moments de son existence une double stigmatisation, l’une sociale et l’autre sexuelle, qui a su en faire quelque chose et qui en propose ici un bilan d’une rare justesse.

Didier Eribon, Retour à Reims, Paris, Fayard, « à venir », 2009. 18 €.

 

 

 

 

 

 

 

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