Fille de

Voilà un livre que j'ai failli ne pas ouvrir, justement à cause de ce qui amènera la plupart des lecteurs à l'acheter. Trop de noms célèbres y croisaient -Jean Genet, Marguerite Duras, Florence Malraux, Violette Leduc, Jorge Semprun, William Faulkner, Raymond Queneau, Giacometti ou Juan Goytisolo - je redoutais une de ces enfances corrigées-policées, petites et grandes histoires du monde de l'édition

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Voilà un livre que j'ai failli ne pas ouvrir, justement à cause de ce qui amènera la plupart des lecteurs à l'acheter. Trop de noms célèbres y croisaient -Jean Genet, Marguerite Duras, Florence Malraux, Violette Leduc, Jorge Semprun, William Faulkner, Raymond Queneau, Giacometti ou Juan Goytisolo - je redoutais une de ces enfances corrigées-policées, petites et grandes histoires du monde de l'édition puisque la mère de cette Fille de est Monique Lange, écrivain elle-même, pilier de la maison Gallimard et que pour elle ces célébrités furent des amis, des amours reliés à sa passion première, la littérature.

Or, ce n'est pas ça du tout. Si vous regardez le petit film que Carole Achache a réalisé pour la sortie de son livre, vous y verrez deux mains gantées qui saisissent de minuscules carnets parfois cornés, les agendas Hermès de Monique Lange, toute une vie de noms, d'impressions à l'emporte-pièce, de mots repères : « Petites phrases sibyllines, télégraphiques, sans masque, nues ». Bribes que seule une fille, qui a partagé ces années-là, peut vraiment recoller.

Ce n'est pas ça du tout, car tout le livre est justement une recherche, parfois une enquête familialo-policière, sur ce thème paradoxal : le troublant non-dit venu d'une mère et d'un milieu où les mots sont rois et matière première au quotidien. « Ma mère avait la particularité de n'aimer que des homosexuels ». Et silence radio. Monique Lange, qu'on peut retrouver ici, lors d'un passage à Apostrophes ( son phrasé et sa malicieuse résistance à Bernard Pivot, qui aimerait tant l'entraîner vers l'autofiction) aimait dans l'impossible, peut-être parce qu'elle se sentait, elle, impossible femme. Peut-être. Elle en souffrait, en vivait, aimant aussi par procuration. Les homosexuels, alors, se taisaient ( code pénal aidant) à de très rares exceptions près - dont Jean Genêt, cet ami au long cours intranquille. Mais pour l'enfant, issue d'un mariage éphémère avec un « potache » ?

-« Elle est une énigme, et moi sa réponse ».

Où s'arrête la liberté ? Où commence la folie ? »

 

L'enfant Carole, et sa vision fragmentaire est peut-être ce qui éloigne le livre de tout dropping name, se débrouille avec ce qui est tu, avec ce qu'elle capte, avec le désamour de Genêt pour un amant qu'elle aime, elle l'enfant, avec l'ennui en compagnie d'Outa, le fils de Marguerite Duras dans la rumeur des conversations adultes, tandis que les mères partageront un temps le même homme, avec l'espagnol appris auprès des Républicains réfugiés, avec le dimanche matin et les ventes de l'Humanité rue Montorgueil. La tendresse comme les effondrements ont tant d'aspects. Lorsqu'un soir de fièvre elle demande un baiser pour dormir, c'est Semprun qui fait père d'occasion. Cette enfant-là grandit plus libre que les autres et s'ennuie à l'école, sait beaucoup de choses mais pressent que les absences de l'homme à la maison l'entraînent loin des femmes. La littérature imprègne tout, occupe, mais c'est seulement pour écrire ce livre que Carole Achache relira Violette Leduc, flamboyante cinglée apparue sur la paillasson de l'appartement rue Poissonnière, Leduc, superbe écrivain , dérangeante, en phase d'oubli... Carole Achache longtemps s'est tournée vers les images, photo et cinéma. Les mots étaient absents, ils avaient fait défaut, peut-être.

La vie littéraire de Monique Lange commence après-guerre par une chute dans la cave d'un libraire, à cause d'une trappe ouverte. Que peut-on faire pour cette jeune fille dégringolée ? Elle demande s'il lui serait possible de travailler chez Gallimard. Dans le Saint-Germain des-Prés d'alors , ce sont des choses qui s'arrangent. Car Fille de, aussi, restitue cet immense élan vital qui saisit dans l'après-guerre et les années 60 en cercles restreints. Une liberté de faire ou d'aimer, de penser et de créer, un appétit soutenu par un espoir politique. Mais pour les femmes-pionnières en jupe-crayons, libres et muettes, éloignées des suffragettes début de siècle comme des combattantes de l'après-68, une vie sur le fil.

Jean Genêt et Carole Achache © DR Jean Genêt et Carole Achache © DR

 

Monique Lange fut de celles qui révèlent, de celles qui font passer les textes, qui donnent à lire. Soirée, un jour, dans l'appartement près du cinéma Rex.. « Toi, tu écris ? Mais tu n'écris pas, toi. » Comment un espagnol, communiste et clandestin en Espagne peut-il en plus s'adonner à ce que Monique vénère ?

« Mais si, dit Jorge, j'ai écrit.

« Comment tu écris ? Je n'ai jamais su que tu écrivais. Mais qu'est-ce que tu as écrit ? » ( ...) C'est un manuscrit informe tapé sur des machines différentes. Monique veut le lire ». Elle fera passer à Claude Roy, et la vie de Jorge Semprun, alors sur le point d'être exclu du Parti communiste, changera.

 

Mais comme ces nuages qui ne deviennent menaçants que rassemblés, le désordre des repères, le silence sur ce qui tisse des souffrances contenues, le dépassement des normes, les inquiétudes qui cèdent devant les indulgences : Carole deviendra l'ado qui s'en ira tester, personnellement, à son corps peu défendu, les limites de cet univers maternel en sables mouvants. Avec Jean Genêt en initiateur de l'épuisement éclair du désir. Avec Florence Malraux, attentive lucidité, qui parfois fait penser à la marraine-bonne fée des contes. Ces fées parfois impuissantes devant les sorts conjugués.

C'est la seconde partie du livre, qui n'est pas très tendre pour les apprentis-libertaires, surtout lorsqu'ils sont fils de et fille de. L'héritage peut être un empêchement, un cocon qui jamais n'éclôt, il faut alors aller se frotter au vrai de vrai, à New-York début des années 70, par exemple. A travers les USA. A travers les hommes et les lobbies des hôtels. Vivre ce que la mère n'a pas vécu, mais pas forcément vivre un choix pour autant, plutôt un ailleurs comparable aux seringues qui surgissent ici et là. Provoquer ce qui peut faire parler la mère. Cette fille-là, aux cheveux frisés, qui explore un monde à la fois permissif et sous contrainte, devenu la norme, devra apprendre à voir, puis à mettre des mots là-dessus, avec l'aide des carnets Hermès.

 © Carole Achache © Carole Achache

Difficile de résister aux moteurs de recherche, parfois. Carole Achache, on la retrouve dans les réseaux des Sans-papiers. On se dit alors que Fille de est un hommage, une tradition familiale - Monique Lange avait elle aussi utilisé les carnets de son père pour écrire - une interrogation sans fin, une transmission majeure : entre la mère qui arrivant de ce qui s'appelait alors l'Indochine optait définitivement pour les mouvements d'indépendance, la gauche, et la fille, aujourd'hui.Le livre de l'inconfort.

Préface filmée © CAROLE8188

 

 

 

 

 

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Fille de, Carole Achache, 301 pages, éditions Stock, 19€,50 .

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