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Billet de blog 28 janv. 2017

«La Révolution culturelle nazie»: comprendre l'incompréhensible

Johann Chapoutot poursuit aujourd’hui avec La Révolution culturelle nazie son enquête serrée sur le phénomène national-socialiste et sur son idéologie. 

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Après Le Nazisme et l’Antiquité, après La Loi du sang (recensé ici naguère), Johann Chapoutot poursuit aujourd’hui avec La Révolution culturelle nazie son enquête serrée sur le phénomène national-socialiste et sur son idéologie. Historien à Paris IV, l’auteur remonte avec un grand luxe de citations jusqu’aux sources de ce qu’il n’hésite pas à appeler « une révolution culturelle ». C’est que l’expansion barbare du mouvement hitlérien conjugua avec une rare efficacité l’appel aux traditions de ce qui aurait été un grand peuple germanique avec l’annexion surprenante de certains apports philosophiques, cela au profit de la cohérence d’une doctrine qui recueillit l’adhésion d’un peuple et de la plupart de ses intellectuels.

Chapoutot revient nécessairement à quelques-uns des grands thèmes qui scandaient déjà ses ouvrages antérieurs. Soit l’identification d’une doctrine de la race s’exprimant dans un droit communautaire en rupture avec le droit des individus « abstraits ». Soit la célébration d’un peuple des origines bénéficiant de la proximité avec une nature heureuse. Soit enfin la condamnation des grands moments de la pensée occidentale : le judéo-christianisme, les Lumières, la Révolution française, la démocratie. Tout cela étant repris fort utilement.

Dans la suite, nous retiendrons surtout ce qui, dans une enquête analytique finement menée, nous paraît le plus original et qui cible quelques-uns des temps forts d’une culture tout ensemble rétrograde et en projection vers l’avenir. Aberrante de toute façon.

En tête et comme exemple d’une des annexions les plus étonnantes, on retiendra le chapitre sur la prétendue dénaturation d’un droit nordique, dont le plus éminent représentant serait tout bonnement Platon, un Platon encore tout inspiré de l’esprit des gens du Nord qui auraient envahi la Grèce avant de s’y éteindre. Ce Platon-là est celui qui proposa une Cité idéale convenant à une doctrine à la fois communautaire et raciale. Mais, pour celle-ci, tout allait ensuite péricliter avec les sophistes et avec le droit romain.

Vient ensuite le chapitre rappelant la réfutation radicale par les juristes nazis des principes de 1789 et avant tout de l’idée égalitaire qui régit les droits de l’homme. Pour les nazis, ne sont pleinement dignes de vivre que les individus de bonne race, pour autant qu’ils soient performants et productifs. Le nazisme, disait Hitler, est de la biologie appliquée. Partant de quoi, il n’est de bon droit que celui qui sert le peuple et qui, d’ailleurs, est inspiré par ce dernier et par le bon sens des hommes de la terre.

Mais voici que le chapitre reprend pied dans le contemporain. La culture nazie est encore ardent combat contre le traité de Versailles qui a spolié le peuple allemand et aurait visé à la disparition pure et simple de l’Allemagne. Et ceci est à relier au fait que ce pays a été empêché d’avoir la main sur des régions colonisées et qu’il eut en conséquence un terrible besoin d’espace vital. Ici se fait jour un sacré paradoxe. Au moment où leur démographie est en chute libre, les Allemands se disent dans le besoin de s’agrandir de nouvelles terres cultivables. C’est à l’Est de l’Europe que le nazisme va aller les chercher. Et, comme le pays convoité en premier sera la Pologne, la présence massive, dans ses ghettos, de Juifs miséreux, voudra que la colonisation se fasse d’abord extermination des éléments pathogènes (toujours la biologie !). « Particularisme et colonialisme, note Chapoutot, semblent avoir partie liée, et constituer les deux piliers de ce droit international nouveau que les juristes nazis sont soucieux d’opposer à l’ancien. » (p. 171)

Mais viennent d’autres paradoxes encore au gré d’un chapitre qui en dit long sur « l’ordre sexuel » alors régnant. D’un côté, il s’agissait de créer une race pure et, de l’autre, il convenait de faire beaucoup d’enfants en temps de démographie décroissante. D’un côté, doit régner une morale de l’honnêteté matrimoniale mais, de l’autre, la polygamie s’avère souhaitable. Et sort de là tout un encouragement à reconnaître les enfants illégitimes ou bien encore à faire que les femmes continuent à procréer quand les hommes sont au front. C’est l’exemple d’un Martin Bormann, dont l’épouse organise l’alternance des grossesses entre elle et la maîtresse de son mari... « De même que les hommes sont soumis au “devoir de combattre”, écrit Chapoutot, de même les femmes ont-elles “le devoir de se reproduire” : “le combat idéologique mené par notre peuple demandera de dépasser les conceptions de l’honneur féminin par trop prudes”. » (p. 201)

Dans un chapitre un peu isolé, Chapoutot choisit de « revisiter » le cas Eichmann. Et il ne va guère dans le sens d’une Hannah Arendt qui, sur la foi de ce qu’elle avait vu au procès de Jérusalem, tendait à reconnaître dans le bourreau une sorte d’exécutant bureaucratique obtus. Notre auteur va, pour sa part, s’appuyer sur les Entretiens Stassen qui recueillent des conversations qu’a eues Eichmann lors de son exil en Argentine. Or, l’examen de ces sources révèle un Eichmann criminel par conviction idéologique  et qui demeure, longtemps après la guerre, le combattant fanatique qu’il était.

On en vient ainsi à la conclusion très enlevée de l’ouvrage, où Johann Chapoutot nous dit avoir voulu « livrer une contribution à la compréhension d’un phénomène historique et humain a priori proprement incompréhensible » (p. 279). Et certes, il nous fait progresser dans cette compréhension au fil d’une analyse qui parachève avec beaucoup d’opportunité et de talent sa « trilogie nazie ».

Johann Chapoutot, La Révolution culturelle nazie, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des Histoires », 2016. € 21. Lire l'introduction.

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