National, paternel et mythique

Un livre sur de Gaulle, un de plus. Mais lisons celui-ci. Il est d'un historien britannique et les historiens britanniques ont un regard souvent avisé sur la civilisation française. Lisons-le plus encore parce qu'il porte un regard neuf sur son sujet, en s'interrogeant sur la construction du mythe gaullien.

Un livre sur de Gaulle, un de plus. Mais lisons celui-ci. Il est d'un historien britannique et les historiens britanniques ont un regard souvent avisé sur la civilisation française. Lisons-le plus encore parce qu'il porte un regard neuf sur son sujet, en s'interrogeant sur la construction du mythe gaullien. C'est sans doute en admirateur que Sudhir Hazareesingh aborde le portrait qu'il dresse du «dernier grand Français» (il n'est pas pour rien par ailleurs un spécialiste de Napoléon Bonaparte), mais en admirateur qui sait manier l'ironie et s'en tient le plus possible à des faits, même si ceux-ci sont avant tout d'ordre symbolique : des mots, des gestes, des fêtes.

Pour cerner le mythe, l'auteur va largement puiser aux fonds des Archives nationales et de la Fondation Charles de Gaulle mais tout autant à un corpus nouveau, l'énorme courrier que de Gaulle reçut au fil des ans et qui est désormais accessible. Venu majoritairement de gens simples, ce courrier est surtout de dévotion et de célébration. Il y eut, nous rappelle l'auteur, tout un culte voué à de Gaulle, perçu à la fois comme un double de Jeanne d'Arc et un père républicain de la nation. Mais sont également citées dans l'ouvrage des lettres provenant d'adversaires qui s'en prennent à celui qui a usurpé son pouvoir ou, tout au moins, en a abusé.

Le mythe gaullien se soutient de quelques faits basiques et par ailleurs bien connus. Tout l'art de l'analyste est de montrer comment ces faits nourrissent ce qui est après tout la légende. En tête évidemment, l'appel du 18 juin 40, qui est un acte d'autant plus extraordinaire qu'il est de parfaite autolégitimation et va fonctionner sans relâche par la suite comme geste fondateur que personne ou presque ne contestera. À cet acte s'ajoute un style qui le confirme et le relance : de Gaulle ne va pas cesser de s'envelopper de solitude hautaine, comme fixé dans la première image qu'il a donnée de lui. Mais, dans le même mouvement, ce même « grand voilier solitaire » en appelle à la collectivité nationale toute entière et se dote par divers moyens d'une base populaire fervente. Hazareesingh relève par exemple que, parvenu au pouvoir, de Gaulle multiplia les visites dans les régions et veilla, en ces occasions, à multiplier les arrêts locaux avec bain de foule en chaque endroit. Subsumant le tout, il y a la ritualité dont s'entoure la personne du Général, actes et grands gestes compris. À cet égard, tout le côté commémoratif du règne gaullien retient particulièrement l'attention de l'historien, qui s'arrête ainsi largement à la cérémonie au mont Valérien, voulue par de Gaulle et entretenue par ses fidèles. En sens inverse et pour des raisons que l'on conçoit, le même s'opposa à une célébration de l'anniversaire de la troisième République, concoctée pourtant par André Malraux.

On s'étonnera peut-être de voir l'analyste éluder largement la question des conflits entre de Gaulle et les communistes, comme lorsque ceux-ci –et parfois la gauche entière– accusaient de Gaulle d'avoir confisqué à son profit la Résistance, la libération de Paris et maints actes de bravoure accomplis par leurs militants. Mais les stratégies politiques ne sont pas le souci premier du mythologue. Il lui convient davantage de montrer comment le mythe a précisément pour fin d'annuler les contradictions et, suivant en cela Pierre Nora, de faire apparaître par exemple qu'entre les deux camps les plus opposés de l'époque opérait une fascination mimétique –d'autant mieux que, de part et d'autre, on fonctionnait au charisme et au culte de la personnalité. C'est ainsi que gaullisme et communisme se sont construits en lieux de mémoire antithétiques et complémentaires.

Mais le plus intéressant est de voir avec l'historien anglais combien l'image gaullienne s'est tissée des références politiques les plus disparates. Il y a toute la tradition monarchiste dans laquelle de Gaulle se glissa sans appuyer. Il y a chez lui une référence impériale plus insistante : de Gaulle voua une admiration à Napoléon Bonaparte comme à Napoléon III. Mais il est en même temps une fidélité du grand homme à la république et à sa légitimité. « Jeanne d'Arc à sa droite, la Révolution à sa gauche » (p. 33), osera noter l'historien. Tout cela venant s'entremêler dans le mythe et servant à masquer la contradiction bien réelle cette fois entre le leader d'un parti de droite et celui qui se voulait émanation de tous les Français au gré d'une navigation peu commode.

Avec humour d'ailleurs, le mythologue voit dans l'aménagement du village de Colombey une synthèse de tout ce dont de Gaulle a pu se réclamer. « Rappelant le Panthéon républicain par la simplicité de ses inscriptions, écrit Hazareesingh, le site évoque aussi les Invalides par le gigantisme de sa stèle commémorative, Lourdes par la ferveur originelle de ses pèlerinages, la colonne Vendôme napoléonienne par le culte militaire entretenu par plusieurs générations d'anciens combattants, ou Mouilleron-en Pareds par son austérité toute bucolique. » (p. 176). Bref, une sorte de digest de l'histoire de France.

On le voit, l'historien glisse dans son ouvrage sérieux et bien documenté le grain de sel qu'il faut pour qu'on puisse faire de son livre une plaisante lecture de vacances.

Sudhir Hazareesingh, Le Mythe gaullien, Paris, Gallimard, « La Suite des temps », 2010. 21 €.

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