Capitalisme H24

Sur les campus américains, il est toute une reviviscence de la pensée anticapitaliste. En témoigne un récent essai de Jonathan Crary, dont la thèse centrale est aussi originale dans sa conception qu’accablante quant aux faits analysés. Elle dit que, dans nos existences, le capitalisme s’est approprié à peu près toute chose, sauf une, qui est notre sommeil.

Sur les campus américains, il est toute une reviviscence de la pensée anticapitaliste. En témoigne un récent essai de Jonathan Crary, dont la thèse centrale est aussi originale dans sa conception qu’accablante quant aux faits analysés. Elle dit que, dans nos existences, le capitalisme s’est approprié à peu près toute chose, sauf une, qui est notre sommeil. Mais ce dernier, avec ce qu’il a d’intime et de privé, est en train d’y passer à son tour. Et c’est ce que Crary nomme la structure 24/7, où les pauvres consommateurs que nous sommes sont alertés sept jours par semaine et 24 heures sur 24. Les grandes surfaces seront bientôt ouvertes en continu, la télévision fonctionne tout le temps, internet est accessible en permanence et nos logis sont constellés non stop de petits signaux lumineux.

Résister à cette puissante emprise et à l’hydre technologique qui la permet s’avère bien illusoire. Nous sommes entraînés dans le mouvement et désormais nombreux sont ceux qui se relèvent la nuit pour interroger leur boîte électronique. Et puis quel confort et quelle facilité que d’aller faire des emplettes un dimanche matin ou n’importe quel jour de la semaine en pleine nuit ! Bientôt les drones d’Amazon viendront nous livrer à domicile la marchandise commandée d’un simple clic. Et cela sans voir que tout un travail de mise en condition s’opère et que le but dernier est de nous forcer à consommer, à dépenser, à acquérir en continu. Ainsi, dans les pays riches tout au moins, nous sommes dans un système qui s’empare de nous bien au-delà de ce que faisait la société de consommation. Un système qui nous réifie au sens premier et fait de nos personnes des marchandises.

Dans l’ouvrage percutant de Crary, le rapport au sommeil peut paraître flou au premier d’abord. Mais il ne l’est aucunement. Outre que la plupart d’entre nous dorment moins qu’aux siècles précédents (on serait passé de 10 heures en moyenne à 8 heures, puis à six heures), des sources de lumière nous alertent en permanence (écrans, lampes-témoins, vitrines vues du dedans). Les appels de la machine capitaliste nous « branchent » sans interruption, nous disant que nous avons la chance d’appartenir au grand réseau, ce à quoi nous nous soumettons sans peine. « La soumission à ces dispositifs, écrit Crary, est à peu près irrésistible, étant donné l’appréhension de l’échec social et économique, la peur de se faire distancer, d’être considéré comme démodé. Les rythmes de consommation technologique sont inséparables d’exigences d’autoadministration permanente. » (p. 57)

Une offensive énorme contre le sommeil humain est donc en cours. Pour qui en douterait, Jonathan Crary fait état de recherches menées par le Pentagone américain en vue de former des soldats à la privation de sommeil pendant une semaine pour les rendre plus opérationnels. Ce qui rappelle que cette privation a été érigée en instrument de torture sous Bush à Guantanamo. En Europe par ailleurs, des investigations ont été menées visant à capter par satellites la lumière du soleil pour la rediriger vers la terre pendant la nuit. Objectif : la lumière du jour toute la nuit ! Ne serait-il pas temps de décréter que l’accès à l’obscurité est, comme l’accès à l’eau potable, un « droit de l’homme » ? 

Passant par l’histoire des grands médias aux XXe et XXIe siècles, l’ouvrage de Crary montre que nous sommes entrés dans une époque de non-temps qui englobe tous les aspects de l’existence sociale et réduit la vie personnelle à bien peu. Dans le système 24/7, il ne s’agit pas seulement d’inciter à la consommation mais de le faire sur des individus dociles et souffrant d’isolement.

Évoquant par ailleurs de grands cinéastes (Marker, Hitchcock) ou encore certains poètes surréalistes, Crary, professeur à Columbia New York et très « campus US » dans sa radicalité, nous ramène en fin de parcours à trois penseurs… français qui restent pour lui des guides. Il s’agit de Gilles Deleuze et de ses « sociétés de contrôle », de Guy Debord et de sa « société du spectacle » et, plus que tout, de Jean-Paul Sartre et de sa théorie du « pratico-inerte », une théorie renvoyant à la façon dont la « sérialité » s’introduit dans notre quotidien. Sartre prenait ainsi à partie les routines de plus en plus nombreuses qui se sont emparées de nos existences – elles commencent par la file d’attente à l’arrêt du bus !

Il est presque superflu de dire que la « structure 24/7 » n’a fait que nous asservir de plus en plus à cette inertie ambiante et d’autant qu’elle fonctionne comme un mot d’ordre.  Comment résister dès lors ? Comment retrouver le goût du plein sommeil et des rêves ? Comment ranimer une vie sociale véridique, celle que hippies et contestataires ont tenté de relancer dans les années 60 ? Autant le dire, le livre novateur de Crary, qui se perd parfois dans trop de directions, ne propose pas vraiment de réponse.

Jonathan Crary, 24/7. Le Capitalisme à l’assaut du sommeil, trad. Gérard Chamayou, La Découverte, "Zones", 15 €

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