Une politique des gestes

Ici même, nous avons parlé naguère d’Yves Citton et de son vivant plaidoyer en faveur de l’explication de texte comme prélude à toute pratique démocratique (L’Avenir des humanités). Voilà que nous retrouvons Citton avec son récent Renverser l’insoutenable, proposant de revoir radicalement nos comportements politiques face aux insupportables pressions de l’époque.

Ici même, nous avons parlé naguère d’Yves Citton et de son vivant plaidoyer en faveur de l’explication de texte comme prélude à toute pratique démocratique (L’Avenir des humanités). Voilà que nous retrouvons Citton avec son récent Renverser l’insoutenable, proposant de revoir radicalement nos comportements politiques face aux insupportables pressions de l’époque. Que Citton soit codirecteur de Multitudes, qu’il soit proche de Frédéric Lordon et qu’il se réclame de Negri et Hardt (et de bien d’autres) aide à comprendre l’orientation prise ici. Pour le dire en peu de mots, la politique de résistance que Citton prône n’est plus inspirée par la lutte des classes et n’est plus action héroïque de renversement du pouvoir mais se veut contestation soutenue émanant de foules sans grands leaders et agissant à travers ce que l’auteur nomme une politique des gestes.

Yves Citton commence donc par prendre acte de cet insoutenable qui caractérise l’époque présente, à la croisée de cinq phénomènes accablants : la destruction de l’environnement, le harcèlement productiviste pesant sur les individus, le sort réservé aux populations misérables, les coupes budgétaires génératrices de chômage et d’exclusion, le déferlement médiatique d’une société du spectacle aliénant esprits et « parts de cerveau ». Or, pour Yves Citton, cet insoutenable, qui est aussi un intenable et un inacceptable, n’a rien d’une fatalité.

Dès à présent, note l’auteur, beaucoup le refusent de toute leur force vitale et trouvent des techniques dé résistance aux pressions toxiques qu’ils subissent. Il dresse d’ailleurs un petit inventaire des contre-pressions qui sont mises en œuvre ici et là, depuis la désobéissance civile jusqu’au refus d’employer certains termes. Curieusement les formes renouvelées de la grève n’apparaissent pas dans cette liste. Et l’on pense à ces agriculteurs que l’on a vu répandre des milliers de litres de lait dans les champs pour protester contre le prix dérisoire auquel la grande distribution achète leur production –ce dont traite le récent et beau film de Jean-Jacques Andrien, Il a plu sur le grand paysage.

C’est ici qu’Yves Citton renvoie dos à dos l’idéal d’égalité du socialisme et l’idéal de liberté du libéralisme au profit de ce qu’il appelle avec Étienne Balibar une égaliberté : il ne s’agit pas que tout le monde obtienne la même chose mais que les inégalités ne dépriment pas l’ensemble du corps social par leurs effets scandaleux. D’où cette remarque si juste  sur la dérive néolibérale : « Le dogme de la compétition et de la concurrence a eu pour effet non seulement de primer les gagnants, mais de leur permettre de faire passer de façon bien plus fluide leurs avantages (financiers) d’une sphère à l’autre. » (p. 116)

On en vient ainsi, dans la seconde partie du livre, à la politique des gestes. Ce dernier terme est une façon quelque peu inattendue de désigner ce qui est appelé ailleurs expérimentation ou contre-conduite. En tout cas, il est question de faire pièce à ce contrôle des subjectivités qu’assurent en collaboration l’État bureaucratique et l’appareil médiatique. À quoi nous pouvons opposer, de façon pulsive, ce qui commence avec les gestes de refus de notre corps, avec ces coups d’arrêt locaux que nous pouvons provoquer. Si l’on veut, c’est le « dégage » des printemps arabes. Mais, en ce cas, on est passé à l’hypergeste qui rassemble les foules et reconfigure les situations. « On sent intuitivement, écrit Citton, la corporéité de cet hypergeste : se mettre devant une porte pour la bloquer, dire NON dune voix forte et résolue, sentir son visage se tendre pour montrer que ÇA SUFFIT » (p. 193). Et d’évoquer à ce propos l’utile amplification de tels gestes par les médias ou encore la nécessaire modulation entre la puissance des moyennes (l’audimat ?) et la vitalité des extrêmes. Partant de quoi, l’auteur défendra une bonne « médiocratie » qui est à l’inverse de la médiocratie populiste et gesticulatoire d’un Berlusconi. 

S’inspirant donc d’événements récents et voulant faire pièce à l’enrayement des démocraties, l’ouvrage d’Yves Citton se réclame d’une pensée « queer » qui ne manque pas de séduction. Il se lit allègrement et jusque dans les moments où l’on se perd dans ses détours. Mais il laisse perplexe également. C’est que les actes du premier mouvement qu’il défend paraissent conduire, loin de toute rationalité, à des stratégies sans beaucoup d’issue. Si, par ailleurs, l’auteur conditionne sa politique à une redistribution des revenus, on voit mal dans son propos qui va se charger de celle-ci.  Bref, au terme d’un parcours qu’il a trouvé vivifiant, le lecteur a matière à s’interroger.

Yves Citton, Renverser l’insoutenable, Paris, Seuil, 2012. € 17.

Sur la grève, signalons un livre étonnant : Institut de Démobilisation, Thèses sur le concept de grève, Nouvelles Éditions Lignes, 2012. € 17.

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