Naissance d'un sociologue: Bourdieu dans l'Algérie en guerre

Nous sommes à l’automne 1955. Jeune philosophe brillant qui a commencé une thèse, Pierre Bourdieu est, comme beaucoup d’autres de sa génération, envoyé en Algérie où il fera son service militaire avec la troupe dans un pays qui vient de basculer dans la guerre.

Nous sommes à l’automne 1955. Jeune philosophe brillant qui a commencé une thèse, Pierre Bourdieu est, comme beaucoup d’autres de sa génération, envoyé en Algérie où il fera son service militaire avec la troupe dans un pays qui vient de basculer dans la guerre. Au printemps 56, on l’affecte au service de documentation du gouvernement général à Alger, où il pourra disposer d’une bibliothèque remarquable. En octobre 57, il se retrouve assistant à l’université d’Alger, où il enseigne la philosophie et la sociologie. Très vite alors, mobilisant ses étudiants, il va se lancer dans des enquêtes dont l’objet central sera la violente transformation du monde rural et du monde urbain dans le pays où il se trouve. Il veut comprendre le fait colonial et les effets des terribles regroupements de populations que le pouvoir français a opérés. Entouré d’un groupe d’étudiants enthousiastes, parmi lesquels Abdelmalek Sayad qui lui fait office d’interprète et ce conseiller, il multiplie les observations, les entretiens, les photos et investigue bien souvent dans des conditions périlleuses. Dès ces années, il écrit une série de textes de synthèse, déjà très construits, et en écrira d’autres à son retour en France (publiant en 1958 une Sociologie de l’Algérie dans la collection « Que sais-je ? »). Il fallait rappeler ces quelques faits pour éclairer la récente publication de l’ensemble des textes en question dans des Esquisses algériennes, qu’édite et présente Tassadit Yacine.

S’il est passionnant de lire aujourd’hui ces contributions, c’est sans doute qu’elles décrivent une société en pleine mutation, qu’elles analysent ce qu’a produit la colonisation en société précapitaliste, qu’elles donnent une idée sensible de ce que fut une « sale guerre » longuement préparée. Mais c’est avant tout que lesdits articles font assister à l’extraordinaire conversion d’un jeune normalien brillant à une discipline qui n’était pas la sienne. On conçoit que le jeune Bourdieu ait voulu rompre avec la scolastique philosophique qui avait dominé ses études, on admet que, dans le contexte d’une société en désagrégation et conquis par le rayonnement de la pensée de Lévi-Strauss, il ait été tenté par l’ethnologie — par laquelle son initiation passe d’ailleurs — mais, tout en s’émerveillant de l’audace fougueuse avec laquelle il se lance dans une expérience totalement neuve, on se demande comment il est possible de s’inventer sociologue en si peu de temps et avec une telle maîtrise. Et pourtant c’est bien ce qui s’est produit.

Des explications viennent sans doute à l’esprit. Fort du sens stratégique dont il a toujours fait preuve, Bourdieu a vraisemblablement saisi qu’il y avait une place à prendre dans un champ sociologique qui avait basculé dans le positivisme le plus anémiant (celui d’un Lazarsfeld, par exemple). Mais surtout le jeune intellectuel s’est avisé de ce que, face à une situation d’urgence qui conjuguait misère, guerre et révolution, le savoir philosophique n’avait pas de solution à apporter et qu’il fallait passer à une pratique autre, susceptible d’éclairer la situation tragique où se trouvait l’Algérie et de donner des instruments à ceux qui entendaient fonder une société nouvelle. Et puis il y a que, venu d’une région de paysannerie pauvre et encore archaïque, Bourdieu retrouvait chez les fellahs algériens des manières d’être et de penser dont il avait hérité en un sens.

Une autre question que posent ces Esquisses algériennes au lecteur qui connaît les grands ouvrages de Bourdieu est de savoir dans quelle mesure ces premiers textes annoncent l’auteur du Sens pratique, de La Distinction ou des Méditations pascaliennes. Une première chose est que certain « ton Bourdieu » est déjà ici repérable. Ainsi le jeune auteur mixte d’une part une impatience fiévreuse à accumuler les observations, à expliquer en prenant le temps qu’il faut, à interpréter de façon inspirée avec d’autre part une rigueur objectivante qui fera la force de ses travaux ultérieurs. Ce ton nous vaut d’ailleurs quelques beaux passages qui paraissent venir d’une prose toute classique. Citons par exemple : « sous l’olivier où les hommes ont coutume de s’assembler, tout près du tombeau du marabout, parmi les tombes couvertes d’herbe de l’ancien cimetière, ce ne sont pas, comme aux assemblées d’autrefois, les plus anciens et les plus sages qui parlent le plus haut, ce sont plutôt les anciens émigrés, forts de leur expérience du travail en milieu urbain et surtout de leur connaissance du monde moderne et de la ‘civilisation‘, c’est le lettré qui va toujours coiffé d’une toque d’astrakan et un hebdomadaire français sous le bras, et qui pérore au milieu des paysans empaysannés, approbateurs et silencieux. » (p. 159)

Mais les textes des Esquisses annoncent l’œuvre à venir par d’autres aspects encore. Ainsi déjà, Bourdieu appuie son argumentation sur une idée-force qui commande à tout le reste et va revenir à maintes reprises. C’est la thèse selon laquelle la désagrégation qui affecte la société algérienne n’est pas le fait d’un simple choc entre deux cultures dont l’une est « retardée », mais bien celui d’une véritable opération de « chirurgie sociale » à laquelle la France s’est livrée dès le XIXe siècle. Un grand mouvement de dépossession foncière a, en effet, détruit les unités sociales traditionnelles pour les remplacer par des unités administratives abstraites. Ainsi le modèle économique occidental (qui n’est qu’un parmi d’autres !), fondé sur la rationalité de l’échange, est venu se plaquer brutalement sur un système précapitaliste doté d’une forte homogénéité et qui ignorait l’usage de l’argent tout comme certain mode de prévision de l’avenir régissant l’épargne. Et ce modèle n’eut de cesse qu’il ne détruisît l’ancienne cohérence, laissant ceux qui en vivaient sans repères et sans valeurs, — ce qui vaut pour le fellah déboussolé des regroupements comme pour le sous-prolétaire des villes.

Partant de quoi et en second lieu va s’imposer à l’analyste une notion qui va parccourir ses textes et qui lui fera par exemple écrire de façon simple et abrupte : « La guerre fait éclater en pleine lumière ce qui est au fondement de l’ordre colonial, à savoir le rapport de force par lequel la classe dominante tient en tutelle la classe dominée. » (p. 126) Oui, la notion de domination, par laquelle Bourdieu se distanciera toujours du concept marxiste d’exploitation, est ici à l’œuvre et affirme sa simplicité violente et fruste en face d’une réalité non moins violente et non moins fruste. Elle est destinée à une grande fortune dans l’œuvre à venir.

On a compris, et c’est une troisième raison de lire ces Esquisses, que Pierre Bourdieu a choisi son camp au cœur même de son travail scientifique. Mais, pour autant, il ne se pose pas en militant d’une cause, alertant d’ailleurs les révolutionnaires sur le fait que leurs partisans sont loin de s’être eux-mêmes « révolutionnés » : il choisit bien plutôt de démonter des mécanismes en les prenant très en amont, il montre comment c’était et comment c’est devenu, il débusque les déterminations profondes. À chacun d’agir ensuite comme il l’entend. Ainsi les Esquisses algériennes nous donnent superbement à découvrir le moment où prend forme ce qui est inséparablement une pensée et un rapport au monde, tous deux d'exception.

 

Pierre Bourdieu, Esquisses algériennes, textes édités et présentés par T. Yassine, Paris, Seuil, « Liber », 2008.

 

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