Chaman

« Je suis issu d'un peuple nomade et j'ai appris à maîtriser la culture occidentale. Je me considère donc comme un pont liant l'Est et l'Ouest », annonçait en 1994 déjà Galsan Tschinag, écrivain mongol de langue allemande.

« Je suis issu d'un peuple nomade et j'ai appris à maîtriser la culture occidentale. Je me considère donc comme un pont liant l'Est et l'Ouest », annonçait en 1994 déjà Galsan Tschinag, écrivain mongol de langue allemande.

Depuis, il n’a pas dévié de sa route et il l’a poursuivie plus loin. En 1995, il a repris la tête du peuple Touva et d’une Caravane de trois cents chevaux et cent trente chameaux. Il a reconduit les Touvas vers le district de Tsenghel, dans les montagnes de l’Altaï, en Mongolie, sur la terre de leurs ancêtres : ils en avaient été chassés en 1959 par les Kazakhs.

Mais il n’a pas abandonné l’écriture pour autant. Reconnu comme un des plus grands écrivains de langue allemande, il met aussi cette notoriété au service de son peuple. Il traduit chacune de ses expériences dans un livre. Au fil des traductions, se répand ainsi la connaissance de l’histoire et de la culture des touvas, de leur vie à l’abri des yourtes, dans la proximité « des brins d’herbe, des arbres, des oiseaux et des esprits ».

« Nous voyons le monde comme un cercle. Nous faisons partie d’un grand tout doté de vie, d’âme et d’esprit. Nous ne sommes ni puissants ni insignifiants », explique Galsan Tschinag dans Chaman, son dernier livre paru en français. Il y décrit la réalisation d’un nouveau rêve : revenir avec toute sa famille – femme, enfants et petits-enfants – et pour s’installer cette fois dans le pays où ses parents sont morts, où il est né à la vie, dans des paysages grandioses de montagnes enneigées et de steppes grises parcourus par chevaux et moutons, là où l’attendent les membres de son clan qu’il a contribué à y faire revenir, il y a près de vingt ans, avec la grande Caravane.

Il lui faut accepter l’héritage : être le roi qui manque à son peuple, porteur de l’emblème – une perche en bouleau au bout de laquelle est fixé le crâne d’un yack – le maître, celui qui juge, celui « dont la teneur véritable [des] pensées déteint rapidement sur les autres », celui qui décide en assumant ses erreurs, celui qui impose des épreuves qui, en fait, deviennent ses propres épreuves. Quel homme de pouvoir oserait exposer, comme Galsan Tschinag, les affres dans lesquelles le plongent ses fautes de jugement et avouer – même a posteriori -  sans que cela soit pesant ni que cela sente la mise en scène : « j’ai tellement peur, tellement honte… » ?

Les récits autobiographiques de Tschinag sont puissants parce qu’ils sont menés par un esprit lui-même puissant, capable de lucidité et de distance tout autant que d’un investissement total dans les cérémonies chamaniques qu’il dirige en « maître sévère, mais juste ». Tschinag est un authentique écrivain de talent, et un chaman chef de clan non moins authentique. Ses livres ne sont pas que des témoignages aux grandes qualités de narration et de langue, permettant de pénétrer un monde inconnu et fascinant. Ils sont aussi une exploration au plus près de l’intime d’un parcours intérieur, ils sont, pour son auteur même, un outil pour l’aider dans ce cheminement, une manière, sans doute, d’échapper à la solitude en se confrontant à des lecteurs : « Nous avons besoin de lui, certes, mais lui aussi a besoin de nous, reconnaissent certains de ses proches. Il est très seul […] du point de vue spirituel. Cet homme approche du sommet. Et qu’y a-t-il tout là-haut ? Le froid et la solitude ! »

Son imprégnation par deux cultures met forcément Tschinag à l’écart : à l’écart des occidentaux dont il partage certaines visions scientifiques du monde en sachant qu’elles échappent à décrire une partie de son quotidien, particulièrement la force et la portée de ses rêves ; à l’écart aussi des membres du clan auquel il s’est voué : pour la plupart, ils n’ont jamais connu que la vie nomade et collective et ne comprennent pas ses désirs de solitude et de repli sur sa famille.

La lucidité de Tschinag est une arme, pour lui-même comme pour les autres : « Le chamanisme, présent en tout être et en toute chose, n’a rien d’extraordinaire, rappelle-t-il à deux femmes chamanes qui ont trop tendance à se prendre pour des êtres d’exception. Il ne s’agit que d’une antenne ou de plusieurs, peut-être plus longues et plus agiles que chez les êtres qui nous entourent. Alors, restons humbles, mes enfants ! »

Mais pour autant, il ne renie jamais sa pratique des rituels reliant l’homme au reste de l’univers. Il n’hésite pas, vêtu du costume traditionnel, à entonner une prière chamanique devant un public allemand. 

Shamanic song by Galsan Tschinag © Rowan Hartsuiker

Ce qui le soutient, à travers toutes les épreuves, ce sont certains regards compréhensifs et aimants de son entourage, mais aussi le souvenir d’un autre regard qui le poursuivra jusqu’à la mort, celui d’une « imposante chamelle dotée de quatre pattes et d’un passé animal » qui le fixait pendant la grande Caravane, alors qu’il chantait : « Ainsi nos âmes, qui ne séparaient pas l’humain de l’animal – du moins faut-il l’espérer – restaient-elles unies par le chant. »

 

Galsan Tschinag, Chaman, trad. de l'allemand par Isabelle Liber, Métailié, 247 p., 19 € 48


Prolonger : Un documentaire, In der Mitte ein Feuer, vient d’être diffusé (le 23 mars 2012) par la ZDF. C’est le récit d’un photographe, Gernot Stadler, qui rejoint Tschinag et sa famille dans sa yourte, au milieu des paysages magiques de l’Altaï. Le film est encore disponible en visionnage sur le site de la ZDF, mais en allemand non sous-titré.

Une exposition au merveilleux musée Albert-Kahn à Boulogne-Billancourt présente des photographies prises en 1912-1913 en Mongolie : très claire, elle permet de comprendre les enjeux politiques qui agitent la Mongolie depuis le début du XX° siècle ; ses images grand format permettent par ailleurs de voir ce que les mots de Tschinag décrivent : les yourtes, les ovoos (sortes de cairns de pierres sèches élevés au sommet des collines), les chevaux, les emblèmes à tête de yacks.

La Mongolie entre deux ères – Musée Albert-Kahn – 10-14 rue du Port – 92100 Boulogne-Billancourt  métro Boulogne-Pont de Saint-Cloud (ligne 10) – du mardi au dimanche de 11h à19h. Jusqu'au 16 septembre 2012.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.