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Billet de blog 29 août 2014

Jana Cerna, l'exaltée amoureuse

Jana Cerna, née à Prague en 1928 et tuée dans un accident de la route en 1981, est la fille de Milena Jesenska, intellectuelle et journaliste tchèque qui fut un temps l’amante de Franz Kafka (à qui il adressa les lettres aujourd’hui réunies dans le recueil Lettres à Milena), dont elle a rédigé la biographie à paraître aux éditions La Contre Allée en octobre et intitulée Vie de Milena.

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Jana Cerna, née à Prague en 1928 et tuée dans un accident de la route en 1981, est la fille de Milena Jesenska, intellectuelle et journaliste tchèque qui fut un temps l’amante de Franz Kafka (à qui il adressa les lettres aujourd’hui réunies dans le recueil Lettres à Milena), dont elle a rédigé la biographie à paraître aux éditions La Contre Allée en octobre et intitulée Vie de Milena. En guise de préliminaires, les mêmes éditions nous offrent de découvrir cette auteure méconnue par le biais d’une lettre écrite au début des années 60 à son mari Egon Bondy, disponible en librairie depuis hier.

“Pas dans le cul aujourd’hui
j’ai mal
Et puis j’aimerais d’abord discuter un peu avec toi
car j’ai de l’estime pour ton intellect
On peut supposer
que ce soit suffisant
pour baiser en direction de la stratosphère”

« Qu’est-ce que la beauté, sinon de la cohérence ? » disait Goliarda Sapienza. Si c’est vrai, cette lettre porno-philosophico-érotico-amoureuse est sublime. Et comment ne pourrait-elle pas l’être, quand y est revendiquée avec autant de fougue et de vitalité la complétude d’une femme aimante ? Gageons que l’auteure de L’art de la joie aurait pris un plaisir fou à lire cette missive…

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À l’heure où la vulgarité est érigée en maître mot de nos interactions affectives, où les façons d’aimer prévalent sur l’amour lui-même, quand les gardes fous, loin de veiller sur une quelconque folie, deviennent des fins en soi, et que, dans la vacuité d’un simulacre de sentiment, on s’accroche hardi petit à des manifestations sociales et à des signes extérieurs de richesse affective plutôt qu’à questionner et jouir de ce qui pourrait être l’amour véritable, nous éloignant ainsi des rivages du bonheur en croyant les posséder : Pas dans le cul aujourd’hui fait un bien délirant.

On a l’impression, durant la lecture des quelques pages de cette missive, d’enfin balayer du revers de la main les pesanteurs et brouillards qui aliènent nos désirs les plus intimes, toutes les futilités aveuglantes, hors sujets et profondément ennuyeuses qui peuplent les discours sur les relations amoureuses. Jana Cerna est une âme sauvage, c’est-à-dire incarnée : tout chez elle informe tout, et tout chez son mari est source de plaisirs, dans un va et vient permanent entre l’intellect et le corps.


« Tu penses que ton côté sentimental me déplaît – comme tu te trompes mon chéri, comme tu te trompes. Il me plaît beaucoup et j’en ai besoin, mais il m’a aussi fallu un grand nombre d’années pour y ajouter foi. Je le désire aujourd’hui, non que je trouverais un plaisir particulier à la sentimentalité, mais parce qu’elle vient de toi, qu’elle fait tout simplement partie de toi, partie de nous. »

Pas dans le cul aujourd’hui, c’est l’amour moins le pouvoir, c’est l’Amour dispendieux, c’est le sexe à foison, le désir exalté et crié pour chaque partie du corps de l’autre, c’est un terrain de jeu et d’expérimentation infini, des discussions philosophiques à bâtons rompus qui se terminent sur l’oreiller, c’est polisson, généreux, capricieux, non, ce n’est vraiment pas raisonnable…

« Je n’ai jamais été portée à me comporter de manière raisonnable, sans doute simplement parce que je ne suis pas du tout raisonnable ou parce que tout ce qui est sain et raisonnable me répugne de manière presque physique. Tout ce que je fais dans ma vie et dont j’ai eu honte, je l’ai fait parce que c’était raisonnable. Non merci, sans façons, gardez-moi de la peste, du typhus et de l’esprit raisonnable. (…) J’ai assez de vitalité pour supporter plus que n’importe qui d’autre, mais le raisonnable me ferait mourir en moins d’une semaine de la mort la plus triste qui soit, le raisonnable détruit en moi tout ce qui fait sens, il m’ôte toutes mes forces, qu’elles soient érotiques, intellectuelles ou autres. Donc je veux bien croire que ce n’est pas parce que je suis raisonnable que je me dis que si nous restons ensemble, ce ne sera qu’après une décision vraiment libre. Et c’est justement parce que je n’ai pas une miette de cette vanité si respectée et honorée dans ce monde irrationnel que je ne sais pas m’imposer de limites ou plus exactement, que je refuse de m’en imposer. Elles ne sont pas de mon monde. Si je sens ton baiser, je veux un autre baiser et je me dis qu’il doit en être ainsi. »

Par ce cri de joie, Jana Cerna évoque la nécessité d’exploser les carcans sociaux de tous bords, pour laisser à l’amour et à la création artistique et intellectuelle la possibilité d’être et de s’épanouir, c’est-à-dire de revendiquer leur profonde singularité, l’antinomie du modèle, leur incompatibilité radieuse avec les modes d’emploi : l’amour est exclusivement libre, ou il n’est pas, point final.

Questionnons donc plutôt les déclinaisons de la liberté, qui appartiennent à chaque histoire interpersonnelle, et se doivent d’être mouvantes, perpétuellement en question, métamorphosées par l’expérience de l’autre. C’est cela : Jana Cerna contemple Egon Bondy et la façon dont ils s’offrent humblement et follement l’un à l’autre, s’unissent, s’aliènent volontairement pour trouver en l’autre leur propre bien.

Pas dans le cul aujourd’hui est une célébration hors du commun, un anti-manuel par excellence.

Jana Cerna, Pas dans le cul aujourd’hui, traduit du tchèque par Barbora Faure, Editions La Contre Allée, 96 p., 8 € 50

« Refondre mon être aux forges de notre entente. Et pourtant, me garder totalement. T’apprendre des jeux que tu ignores encore ; t’inculquer définitivement cette foi, ce goût et cet émerveillement en l’unité, que je ne connaissais pas non plus, mais qui m’a élue maître sans apprentissage » Albertine Sarrazin, Times, journal de prison, Éditions du chemin de fer.

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