Ça, le chaos

La lecture du dernier livre du poète Mathieu Brosseau, Ici dans ça, donne lieu à une expérience étrange : celle d’être, en un sens, rejeté par les textes qui le composent.

La lecture du dernier livre du poète Mathieu Brosseau, Ici dans ça, donne lieu à une expérience étrange : celle d’être, en un sens, rejeté par les textes qui le composent. Cette expérience n’est sans doute pas subjective et serait impliquée par le livre lui-même. Dire que ces textes « rejettent » le lecteur ne signifie pas que celui-ci est exclu du livre mais qu’il est contraint de le lire autrement, la lecture conduisant alors à autre chose qu’à du sens : les mots ne sont plus des mots, les phrases ne sont plus des phrases.

Les mots et les phrases tendent à leur limite et, par cette tension, deviennent les éléments d’un chaos qui dans le livre est nommé « ça » – chaos dont ils naissent et qui en même temps les détruit. Que le lecteur soit « rejeté » par les textes, qu’il n’y trouve pas, au premier abord, de sens auquel se raccrocher ni de repères par lesquels s’orienter, indique que, par l’expérience de cet étrange rejet, il est pris dans le mouvement profond du livre, faisant lui-même l’expérience de la perte de soi – perte de l’« ici » –, l’expérience du chaos, du « ça », dont procède l’écriture de ce livre comme, peut-être, toute écriture.

L’écriture de Mathieu Brosseau est performative : avant de signifier, elle fait exister. Ce qui dans le livre se met à exister, c’est le chaos, le flux indéterminé dont l’écriture procède et qui emporte. Ce flux chaotique devient le lieu paradoxal du livre, l’« ici » où se situe le livre, et c’est dans ce lieu que le lecteur, comme l’écrivain, est pris. Ça, cela – l’indéterminé, sans nom, l’indifférencié – deviendrait par là un « ici » circonscrit, défini, situé. Mais, en même temps, si être dans ce lieu du livre c’est être plongé dans le flux chaotique qui l’irrigue, être dans « ça » revient à n’être en aucun lieu possible, aucun « ici » déployé à partir de coordonnées fixes, identifiables et nommables, être sans repères pour dire ni pour être. Où trouver un lieu, un site, des directions dans un tel flux chaotique ? Comment se situer, se repérer, distinguer ceci de cela, dire Je ? Etre « ici » dans « ça » revient à perdre tout repère, toute possibilité de se situer et différencier comme de situer et différencier les choses du monde. Ce livre implique l’épreuve de la dépossession de soi, du langage, du monde, de la pensée, dépossession de ce qui nous apparaît habituellement comme nos propriétés, ce sur quoi nous avons prise et dont nous disposons, devenu un flux qui impose la disparition de notre pouvoir : « nous revenons d’un pays où nulle propriété ne fait loi, nous sommes en exil et la pensée nous charrie ». Disparition de notre pouvoir pour une autre vie du langage, du monde, de la subjectivité, de la pensée.

On se souvient que, dans les lettres écrites à Jacques Rivière, Artaud parlait du fait que sa propre pensée lui échappait, du caractère infixé de celle-ci. Artaud souligne que cette perte n’a rien à voir avec une difficulté empirique, un manque d’inspiration ou de maîtrise, mais concerne la pensée avant qu’elle ne soit prise dans les formes du langage, de la logique, de la culture : penser, à un certain niveau, est impossible puisque la pensée y est un flux, un chaos informe (« l’informe me précède, sur la route me succède l’informe », écrit Mathieu Brosseau). La singularité d’Artaud est d’avoir fait de cette impossibilité la condition de sa pensée, de son écriture et de sa vie. Ce que dit Artaud concerne le caractère chaotique de la pensée, sa nature de flux indifférencié, tout y étant « donné » de manière immédiate et immanente, fugace et mobile, sans forme organisatrice, hiérarchisante, sans point de vue surplombant ou souverain.

Dieu autant que l’organisme, l’Etre autant que le théâtre occidental, la défécation autant que la reproduction ou le jugement sont dévalorisés car, à chaque fois, y sont impliquées une opération de séparation, de distinction, des différences hiérarchisées, alors qu’Artaud ne cesse de chercher les moyens de valoriser et vivre l’immanence, de maintenir ce chaos de la pensée, de la vie. Parler de « chaos », ici, ne renvoie pas à la simple idée de désordre mais à celles d’immanence, d’indifférenciation, de vitesse, d’absence de hiérarchie – tout étant rassemblé, lié, trop rapide pour avoir une forme, la pensée devenant une série d’intensités, de vitesses, de devenirs incessants, plutôt que des idées et représentations articulées, ordonnées, fixes, manipulables. C’est ce niveau de la pensée que, de manière presque brute, développe le livre de Mathieu Brosseau, niveau qui est sans doute celui qui, d’une manière ou d’une autre, rend possible toute écriture véritable, comme le centre absent de la littérature, incessamment recommencé, le centre fuyant de l’écriture, répété de livre en livre, pour toujours (« si la parole fut, c’est d’abord à cause de la fragmentation »). Ici dans ça peut être lu comme une telle répétition mais dont cette répétition serait l’objet même, comme un livre qui cartographie les conditions de l’écriture et de la poésie : non un livre de conseils, de techniques, ou théorique, mais un livre centré sur sa propre condition de possibilité – « ça » –, comme sur celle de tout texte littéraire, une œuvre mettant au jour l’expérience qui préside à sa propre existence, celle-ci ayant d’abord pour but de faire exister cette expérience et ses conditions.

Le « ça » dont il est question pourrait être le Ça freudien, et il l’est effectivement, mais pas seulement. Ici dans ça n’a pas la psychanalyse comme centre ou comme clef, car il n’y a ni centre ni clef. Le Ça de la psychanalyse est un élément de ce que l’auteur appelle « ça », mais ne le recouvre pas. Si « ça » désigne la pensée au sens habituel, la pensée consciente ou ses dynamismes inconscients, le terme désigne également le corps et ce qui arrive au corps, comme le monde et ce qui arrive au monde. Si « ça » englobe le Ça freudien – mais, en un sens, en le détruisant –, il renvoie aussi aux idées, aux souvenirs, aux sensations, aux affects, à l’histoire, lorsqu’ils cessent d’être organisés, ordonnés par le point de vue d’un sujet, et lorsqu’ils sont subis comme une force qui s’impose, un flux qui frappe, envahit, déborde et emporte. Tout devient « ça », semblable à la réalité pulsionnelle et inconsciente théorisée par Freud, dès lors que disparaissent les médiations habituelles par lesquelles nous nous y rapportons, les significations que nous lui attribuons, les hiérarchies par lesquelles nous l’ordonnons – dès lors que s’effondre ce qui assure notre pouvoir sur le monde extérieur mais aussi sur nous et qui produit ce que nous avons l’habitude d’appeler « monde » ou « moi ».

C’est cette expérience étrange et tragique qui traverse également ce livre. Qu’advient-il lorsque les mots ne sont plus des médiateurs entre nous et le monde, lorsque le sens que nous projetons sur les choses se disperse, lorsque les sensations, les perceptions perdent leur logique corporelle et s’imposent comme des intensités nomades, lorsque autrui n’est plus face à moi mais ne se distingue plus de moi, lorsque « moi » devient la boite de résonance de voix, d’images, de bruits mobiles, lancinants, fuyants autant que puissants ? Lorsque tout traverse l’esprit et le corps sans ordre, sans maîtrise, sans logique connue, sans but ? De quel événement tout ceci est-il le signe ?

L’expérience qui est au cœur du livre de Mathieu Brosseau ne concerne pas que les conditions de l’écriture et n’est pas qu’une expérience de la pensée au sens courant : elle est une expérience du corps et du monde, un événement de l’esprit, du corps et du monde par lequel ceux-ci, par-delà les constructions et limites du langage, des idées, des habitudes, des significations, sont pris dans les tourbillons d’un chaos qui les fluidifie, les dissémine, les multiplie, les impose au corps et à la pensée mais sans médiation, de manière brute, les pliant à la logique de pulsions puissantes et destructrices autant qu’elles seraient les forces de la vie même. C’est également sur ce point que l’auteur rejoindrait l’œuvre d’Artaud et l’expérience centrale qui l’anime (on pourrait aussi évoquer Hölderlin, ou le Rimbaud des Illuminations). Le chaos mental dont Artaud parle à Rivière est en même temps et indistinctement un chaos du corps et du monde, puisqu’il est question pour Artaud de maintenir ce chaos partout où il peut l’être, c’est-à-dire de le reconnaître et l’affirmer au cœur même de l’Etre. Le chaos n’est pas seulement la tendance d’un esprit schizophrène, il est la vie du corps, du monde, de l’Etre, de la pensée. L’expérience de ce chaos n’est donc pas psychologique – contrairement à ce que Rivière répète à Artaud –, elle est indifféremment mentale, ontologique, métaphysique : l’Etre s’écroule, se dissémine et devient flux, vortex sans fin, multiplicité qui absorbe les fantômes de l’Etre pour les rendre au devenir et à l’immanence.

Dans ces conditions, demander de quoi parle Ici dans ça n’aurait pas grand sens, puisqu’il ne parle pas de quelque chose que le langage définirait ou représenterait. Si l’écriture de Mathieu Brosseau est performative, c’est qu’elle est moins au service d’un sens qu’elle véhiculerait que d’une existence qu’elle fait être, l’existence d’un chaos masqué par les significations, par les constructions culturelles, psychologiques, intellectuelles, techniques qui nous donnent prise sur le monde et sur nous, là où nous ne pourrions, sinon, qu’être sans pouvoir. L’écriture de Mathieu Brosseau est une écriture sans pouvoir, par là d’autant plus apte à rendre la puissance du chaos qui est la puissance du monde, de l’esprit, de la vie. Il s’agit de faire exister cette puissance, ce qui n’est possible que par une certaine subversion du langage, un certain silence du langage qui, ici, est moins un médiateur entre nous et le monde, entre nous et nous-même, qu’un élément à la fois perturbateur, performatif, immanent au chaos qui le traverse et qu’il fait exister. Les mots sont alors moins du sens que des événements, les phrases sont des mouvements et les textes véhiculent d’abord des intensités, des voix, des affects, des tourbillons – tout un dynamisme pluriel, une puissance non humaine, incernable, habituellement maintenue par-delà les frontières de notre monde et qui ici devient « notre » monde : « T’es-tu vu de l’autre côté ? C’est silence. Et pourtant si plein d’un monde qui, sur lui-même, tourne, tourne ».

On retrouve dans les textes brefs qui composent ce livre certains procédés du monologue intérieur ou du « flux de conscience » mais poussés à leur paroxysme et largement débordés : le Je devient un Nous ; les textes agencent des fragments de phrases juxtaposés, qui se succèdent, se mélangent selon des hiatus et des sauts ; plus que des idées claires et articulées sont privilégiés des affects, des sensations, des images énigmatiques ; les textes multiplient les voix et mettent en place les conditions d’une indétermination du sujet parlant qui défait la place du narrateur et de l’auteur ; etc. Multiplication, donc, des vitesses et des gouffres, effacement des présences fixes, déterminées, des repères par lesquels un « ici » pourrait s’installer. Les divers textes apparaissent comme les agencements d’une pluralité d’éléments qui composent un « ça parle », « ça ressent », « ça se souvient », etc., loin des états internes d’un sujet souverain : souvenirs sans mémoire, langage sans bouche, pensées sans tête, affects sans corps, corps sans personne…

A l’intérieur de ce processus généralisé d’écoulement, de disparition, d’accélération, existent cependant des régularités, des retours, des répétitions insistantes : fragments de phrases repris d’un texte à l’autre, images récurrentes, évocations persistantes, etc., forment comme des tourbillons demeurant dans l’écoulement d’un fleuve, même si ce qu’ils sont ne cesse de changer – comme des points persistants bien qu’instables, éphémères, qui dessineraient l’image floue d’un « ici » inséparable du chaos à la surface duquel il apparaît mais dans le mouvement même de sa disparition. Sans doute le chaos engendre-t-il ses propres régularités, un type bien particulier de phénomènes ordonnés puisque leur ordre, tel le tourbillon à la surface du fleuve, ne peut exister que par le mouvement qui le produit et, le produisant, sans cesse le défait : ordre éphémère, instable, donné par la vitesse qui le traverse et le démembre. De fait, les reprises, les répétitions, les images et évocations récurrentes qui traversent Ici dans ça, formeraient la trame d’un récit, ou plutôt le fantôme d’un récit, comme le fantôme d’un visage, celui d’un narrateur qui en un éclair apparaît pour se perdre dans les profondeurs du flux qui l’a fait naître – récit de la relation à la mère, récit de faits liés peut-être à l’enfance, d’un amour, récit d’une crise violente, destructrice, dont le livre serait comme l’enregistrement sismographique, la traversée répétée : « […]dans la pommeraie, la bouche, ne pas prendre, tout s’est passé dans un clin d’œil, l’enfant, perdu, monde, fragilisé, je-ne-sais-quoi, pétrifie, avant-bras. Bouche sur main ».

« Pardon, pardonnez-moi, même si cela est impossible à cause des traces, pardon, je n’aurais pas dû en finir, ni raconter, ni dire la fin de l’histoire, encore moins son idée mais il me fallait sortir. Il me fallait sortir de ça ». Ici dans ça exprimerait donc également une expérience intime, une expérience qui dans le livre n’est pas nommée, n’est pas dite, mais transparait en filigrane, à l’état de trace – une expérience prise elle aussi dans ce qu’elle semble impliquer : le chaos où sa propre expression est aspirée. Peut-être, par la répétition de cette expérience, s’agit-il de trouver une façon moins de s’extraire du chaos que de l’affronter, de trouver un peu d’ordre, un point en déséquilibre mais suffisamment stable, un ordre minimal mais suffisant pour dire le chaos de l’Etre sans y disparaître totalement. Persister dans son être tourbillonnaire, ne pas être tué par le chaos, s’efforcer d’être « ici » dans « ça » – s’agit-il de cela ? Vivre selon le mode d’être d’un tourbillon – s’agit-il de cela ? Et n’est-ce pas justement cela, vivre, la vie réelle de la pensée, du corps, de l’Etre ?

Ce livre de Mathieu Brosseau serait autant de la poésie qu’une forme de récit de soi indissociable d’une expérience qui, paradoxalement, impose la poésie et interdit le récit – un récit impossible car inséparable de ce qui empêche les coordonnées habituelles du récit, comme celles de la littérature plus ou moins biographique actuelle, toute cette littérature inintéressante du « moi » (« il y a la vie sans forme qui annihile toute croyance en la vie vécue »). Ici dans ça est un livre dense, dont les dimensions multiples dessinent la carte tumultueuse d’une poésie charnelle, corporelle, sensible autant que métaphysique, abstraite autant que biographique – à condition de ne pas entendre ces qualificatifs dans un sens étroit, commun, puisque la littérature de Mathieu Brosseau est faite de ce qui justement rend impossible les coordonnées nécessitées par la biographie, la pensée abstraite, le corps ou le rapport distancié au monde. Une poésie lyrique également, si l’on n’entend pas par là la simple expression de ce qui apparait comme le moi, mais l’expérience de son étrangeté, de ses limites, de sa nature évanouissante, multiple, mobile et larvaire : « Autoportrait du soi qui devient Nous, sujet lyrique par excellence ». Un soi dissout auquel il resterait suffisamment de force pour écrire le chant de sa dissolution et, par ce chant, encore persister…

Jean-Philippe Cazier

 

Mathieu Brosseau, Ici dans ça, éditions Le Castor Astral, 2013, 172 pages, 15 euros.

Site internet animé par Mathieu Brosseau : http://www.mathieubrosseau.com/

Extraits de Ici dans ça lus par Mathieu Brosseau et Jean-Louis Baille : http://remue.net/spip.php?article3746

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