Pour refuser le plomb et l'ombre


Dans ses Essais, et plus particulièrement dans Le Mythe de Sisyphe, Albert Camus a écrit (Gallimard, 1965 : p-99) : «  Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. Le reste, si le monde a trois dimensions, si l’esprit a neuf ou douze catégories, vient ensuite. Et s’il est vrai, comme le veut Nietzsche, qu’un philosophe, pour être estimable, doive prêcher l’exemple, on saisit l’importance de cette réponse puisqu’elle va précéder le geste définitif. Ce sont là des évidences sensibles au cœur, mais qu’il faut approfondir pour les rendre claires à l’esprit. » C’est précisément de cette question que traite l’ouvrage de Nicole Lapierre, socio-anthropologue, directrice de recherche émérite au CNRS, à partir de ce titre emprunté à Jean-Luc Godard, Sauve qui peut la vie, et débarrassé de la parenthèse dans laquelle le cinéaste helvète avait enfermé (la vie).

 

Le prologue commence avec le choix de rendre la tragédie dérisoire et de l’appréhender avec distance et humour : « Dans ma famille on se tuait de mère en fille. Mais c’est fini. Il y a longtemps déjà, je me suis promis qu’accidents et suicides devaient s’arrêter avec moi ou, plutôt, avant moi. » Avec cette nuance sémantique qui va être largement développée, « Le sauve-qui-peut c’est la débandade, la déroute, le sauve qui peut la vie, c’est la ligne de fuite, l’échappée parfois belle.» Nicole Lapierre nous entraîne dans l’observation d’une famille, la sienne, sans qu’à aucun moment le lecteur ne se sente en situation d’intrus, mais bien plutôt dans celle de témoin privilégié d’un destin peu commun qu’il convient d’analyser, de comprendre et d’expliquer. L’histoire de cette famille — commencée avec la mort accidentelle de la grand-mère maternelle, Sarah, dans un accident domestique qui prend tous les aspects d’une imprudence suicidaire — , c’est aussi celle du vingtième siècle, du fascisme, du nazisme et, donc, de la shoah. A la question de Camus, Francine, en 1982, la sœur aînée, puis la mère, Gilberte, huit ans plus tard, ont répondu de fait négativement, broyées par la chape de plomb de cet enfer, victimes collatérales de la barbarie comme Primo Levi le fut en se suicidant en 1987, quarante-deux ans après avoir survécu à Auschwitz.

Au-delà de la mère, Gilberte, aimée, admirée mais néanmoins énigmatique et de la « grande sœur » Francine, rigoureuse et romantique à la fois, initiatrice de la lecture du merveilleux Saint-John Perse, le point d’ancrage de ce récit, à la fois terrible et exaltant par la seule force de caractère de la narratrice Nicole Lapierre, c’est la figure tutélaire du père, Israël Lipsztejn, Elie pour Gilberte, né en 1907 à Lodz, en Pologne, dans une famille de tailleurs qui (p-39) « appartenaient à cette couche sociale relativement aisée qui ignorait le yiddish, parlait polonais à la maison, aimait les valses de Chopin et la poésie d’Adam Mickiewicz. » Elie choisit Paris en 1926 — le départ de la gare de Lodz, où Elie laisse ses racines, sa famille, dont une grande partie périra dans le ghetto de Varsovie, et son père qui lui lance mitt mazel*, est bouleversant — pour commencer ses études de médecine, il sera radiologue. La peste brune se propage et le pays des droits de l’homme tant respecté par ce jeune polonais va engendrer d’abord l’exode et la peur puis les lois anti-juives du 10 février 1942 qui empêcheront une carrière plus accomplie.

De toutes ces horreurs, de toutes ces tragédies, l’auteure va constituer un socle pour bâtir une détermination sans faille et rayonnante et préparer son propre chemin personnel et professionnel avec une conscience lucide et une volonté politique affirmée. Militante aux Jeunesses communistes révolutionnaires, adhérente de la première heure du Mouvement du 22 mars en 1968, engagée dans sa vie familiale avec autant de ferveur et d’attachement, Nicole Lapierre soutiendra une thèse sous la direction d’Edgar Morin, pour la plus grande et légitime fierté de son père et va entreprendre, à partir des années 1980, une large réflexion sur le passé des siens et son propre avenir, à partir d’une expression très en vogue dans les années 1970, d’où parles-tu ? (p-205), et livre cette conclusion : (p-212) « En quête de balises sur le long cours nous nous sommes découverts juifs sans mode d’emploi. » Et de citer Georges Pérec «  Je ne sais pas précisément ce que c’est d’être juif, ce que ça me fait d’être juif . » De nombreux auteurs viennent judicieusement étayer ce récit, de Walter Benjamin jusqu’à Georges Pérec en passant par Ervin Goffmann et Vladimir Jankélévitch, et même Finkielkraut, du moins celui d’avant sa propre déroute.

Il n’y a jamais de gravité feinte dans ce remarquable livre, mais toujours de la profondeur, alliée à un style superbe (p-37) : « Dans ma famille, il y a des semelles de plomb, qui entraînent par le fond, et des ornements de plumes qui frémissent au vent . » De l’humour décapant aussi pour évoquer la germanisation du patronyme de Lipzstejn en Lipstein (francisé ensuite en Lapierre, par traduction littérale) (p-156-157) : « Autant qu’il m’en souvienne, il (le changement de patronyme par germanisation) ne m’a jamais posé de problème. Rien à voir avec l’infortune de deux élèves de mon école communale…l’une s’appelait roturièrement Courtecuisse, l’autre aristocratiquement de La Morvonay. » C’est un ouvrage majeur , car de la tragédie naît la volonté d’engagement, qu’il faut lire, relire et conseiller à tous ses amis et, même à ses ennemis si l’on a foi en la nature humaine et, selon les propres termes de l’auteure « pour refuser le plomb et l’ombre ».

Dans la conclusion du prologue, Nicole Lapierre émet un vœu : « J’aimerais que ce livre, écrit sur fond de drames passés, collectifs et privés, soit une lecture revigorante, une sorte de fortifiant pour résister au mauvais temps présent. » L’objectif est atteint au-delà de toute espérance. Sauve qui peut la vie est un livre exaltant, régénérant, un indispensable compagnon permanent en ces temps d’intolérance, de haine et de ségrégation. S’il faisait l’objet d’un prix littéraire, ce qui est de saison, ce serait amplement mérité.

  • avec chance ou bonne chance.

Nicole Lapierre, Sauve qui peut la vie, Editions du Seuil, collection La Librairie du XXIème siècle,  Paris : août 2015, 17 €.  

ISBN 9782021 283709

 

Précédents ouvrages :

La femme majeure (avec Edgar Morin et Bernard Paillard) Seuil, 1973.

Vieillesse des pauvres, Les chemins de l’hospice (avev R. Cevasco et M. Zafiropoulos),  Éd. Ouvrières, 1980.

Le Silence de la mémoire. À la recherche de la mémoire des Juifs de Plock, Plon, 1989, Le Livre de Poche, coll. « Biblio essais », 2001.

Le Livre retrouvé ( édition du manuscrit de Simha Guberman), Plon, 1991, coll. « Bibliothèques 10/18 », 2001.

Changer de nom, Stock, 1995, Gallimard, coll. »Folio essais », 2006.

La Famille providence. Trois générations en Guadeloupe (avec C. Attias-Donfut), La Documentation Française, 1997.

Le Nouvel Esprit de famille, (avec C. Attias-Donfut et M. Segalen), Odile Jacob, 2001.

Pensons ailleurs, Stock, 2004, Gallimard, coll. « Folio essais », 2006.

Causes communes. Des Juifs et des Noirs, Stock, 2011.

 

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