« Les femmes hétérosexuelles de la classe moyenne n’ont jamais été aussi souveraines pour ce qui est de leur corps et de leurs émotions ; elles subissent pourtant une domination affective sans précédent de la part des hommes. » C’est en ces termes qu'Eva Illouz met fin à Pourquoi l‘amour fait mal, son ouvrage récemment traduit en français. Ce dernier n’est pourtant pas un plaidoyer féministe — encore qu’Illouz se dise féministe par ailleurs — mais bien une entreprise unique de sociologie de l’amour moderne. Mais unique vraiment ? Il est vrai que, de Simmel à Bourdieu, des sociologues illustres ont écrit sur la question mais sans entreprendre, comme il est fait ici, une enquête sur les grandes tendances des conduites amoureuses aujourd’hui et une analyse de celles-ci dans le contexte d’une modernité qui est aussi la « grammaire culturelle du capitalisme ».

En fait, la sociologue israélienne —formée aux Etats-Unis, Illouz est professeur à l’université de Jérusalem— veut sortir les souffrances et les échecs amoureux de l’explication psychologisante ordinaire pour inscrire les comportements érotiques au cœur même des interactions sociales. Et de montrer par exemple qu’en matière de formation des couples, on est passé d’un régime endogamique assurant une reproduction sociale très « normée » à un régime bien plus ouvert impliquant différentes formes d’évaluation du partenaire, critère sexuel en tête. Ce qui implique aussi le passage d’un marché matrimonial fortement régulé (on se mariait dans son groupe social) à des « champs sexuels » où règne une concurrence de tout instant, jouant sur l’éventail accru des partenaires possibles et sur la variété des attributs de valeur négociés dans l’échange. Et Illouz de noter tout simplement que « l’habitus sexuel-amoureux est devenu quelque chose de très complexe » (p. 92)

C’est ce qu’elle illustrera en consacrant un chapitre à la phobie de l’engagement chez un nombre d’hommes qu’elle nous dit croissant. Chez ceux-ci, la crainte de faire un choix à long terme tiendrait à la fois au désir de diversifier les expériences et au sentiment que la vie de famille n’est plus le lieu privilégié de l’affirmation sociale. On peut se demander toutefois si cet accent mis sur la phobie de l’engagement ne tient pas à ce que les sources d’Illouz sont particulièrement américaines comme cette chronique « Modern Love » du New York Times qu’elle sollicite beaucoup et qui a des relents de magazine Playboy de la belle époque.

On aura compris que la domination affective masculine évoquée en commençant a beaucoup à faire avec cette phobie de l’engagement qui met les hommes en position de se faire désirer. S’y superpose le désenchantement amoureux propre à notre temps et dont les mêmes hommes tirent un meilleur parti que les femmes, chez lesquelles l’aspiration romantique ou bovaryste demeure active.

Eva Illouz © DR Eva Illouz © DR
En fait, montre encore Illouz, au sein d’une culture moderne qui a fait de l’égalité entre hommes et femmes une donnée première, la partie se joue largement autour d’une tension vécue par chacun entre exigences qui se contrarient, besoin d’autonomie d’une part et demande de reconnaissance de l’autre. Or, le haut lieu de cette tension est précisément l’amour devenu élément définitoire de la valeur sociale et tel qu’il génère des stratégies de négociation complexes entre partenaires possibles. Mais, là encore, si l’on veut bien, les femmes sont plus mal loties que les hommes, étant donné qu’elles ont plus de peine à équilibrer les deux termes de la tension. C’est qu’elles misent bien plus que leurs vis-à-vis masculins sur une relation durable (avec procréation, famille, etc.) et que tendanciellement leur demande d’amour est plus grande.  

Vue sous cet angle, l’égalité des sexes est loin d’être vraiment acquise. C’est pourquoi Eva Illouz plaide pour une nouvelle éthique de la passion. Elle estime que les émotions, pour être partagées de façon juste, doivent désormais être organisées autour d’un principe d’équivalence rappelant la manière dont tâches ménagères et éducationnelles sont gérées par les « nouveaux couples ». Et ceci retentit sur la conception même du désir : si, des siècles durant, l’amour érotisa l’inégal pouvoir entre hommes et femmes, il s’agirait donc, dans un contexte d’aspiration à l’équité, d’inventer un nouvel érotisme — au meilleur sens du terme. 

En attendant, ce que réussit l’ouvrage d’Eva Illouz, c’est à faire entrer la question amoureuse au meilleur rang des objets de la science sociale. Qu’il entende soulager les souffrances générées par l’amour ou par son manque ne va pas de soi pour autant.  Mais au moins pointe-t-il avec beaucoup de justesse les pathologies nées d’une culture émotionnelle et sexuelle qui, produit du capitalisme, « marchandise » la vie amoureuse — de la tyrannie des produits de beauté à la main mise d’Internet sur la sélection des partenaires amoureux.

Eva Illouz, Pourquoi l’amour fait mal. L’expérience amoureuse dans la modernité, traduit de l’anglais par Frédéric Joly, Seuil, «La couleur des idées », 400 p., 24 €.

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