30 en ville

Et je ne parle pas de la température... mais de la vitesse! A priori, cela semblait une bonne idée de limiter la vitesse en ville à 30 km/h, les arguments de sécurité routière, d’écologie et de diminution des nuisances sonores paraissant tout-à-fait convaincants. A l’usage, je ne suis pas certaine que cette mesure soit aussi judicieuse que ça...

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Me voilà donc au volant de mon automobile, qui n’est pas une voiture de course, loin s'en faut, pour traverser la ville. Je l’avais fait il y a quelques jours mais à la vitesse normale, mon GPS facétieux m’ayant caché la diminution de vitesse maximale autorisée et les panneaux récents étant trop rares pour m’avoir fait connaître cette innovation bèglaise. Mais aujourd’hui je ne peux pas prétendre ignorer la chose, puisque les médias nationaux ont fait passer cette information capitale en la présentant comme le premier pas vers une généralisation probable de cette mesure.

 

 

 

Exploration au pays du 30 à l’heure

Au début, c’est simple et rien ne change par rapport à mes trajets habituels, ceux sur lesquels, de toute façon, on ne dépasse jamais le 30km/h : les zones où se concentrent les commerces de proximité. Là, la présence de piétons, de passages protégés, de feux tricolores etc. limite forcément la vitesse. Je me dis que la mesure est facile à suivre et ne va pas me faire perdre de temps. Comme c’est agréable d’appliquer la loi, parfois, me dis-je…
Mais ensuite me voilà sur la route principale qui traverse Bègles de part en part, pratique et à la circulation toujours fluide. Ici, pas de piétons, peu de voitures, des pavillons et des immeubles bas. Rester à 30km/h me devient difficile et semble absurde. Cependant j’obéis à l’injonction municipale et j’avance à mon train de sénateur…
La situation se corse un peu plus tard. Bègles possède un centre commercial, comme beaucoup de villes péri-urbaines. Je n’y vais pas très souvent, mais je reconnais que celui-ci est plus agréable que la moyenne des centres commerciaux. En effet il borde la Garonne, avec possibilité de marcher sur les berges avant ou après ses courses, les parking sont aérés et l’espacement entre les divers commerces évite l’impression d’étouffement que l’on a d’habitude dans ce genre d’endroit. Pour y accéder je passe par une bretelle interdite aux piétons, sans aucune habitation, zone où, d’habitude, il est déjà difficile de rester à 50 km/h. Là, mon parcours se met à devenir vraiment drôle. N’ayant vu aucun panneau m’indiquant que la vitesse serait, sur ce tronçon, rétablie à 50km/h, j’en déduis qu’il faut aussi, sur cette route conçue pour rouler facilement, continuer à avancer à une allure de tortue.
Moi, je suis en expérimentation, et je m’amuse. Mais derrière moi, cela semble moins drôle. Je me retrouve vite à la tête d’un convoi de tortues, lequel ne cesse d’augmenter. J’hésite à me garer sur le bas-côté pour laisser les suiveurs moins scrupuleux que moi me dépasser et se laisser aller à une orgie de vitesse.
Mais je refuse cette facilité, et décide de boire la coupe jusqu’à la lie, sachant qu’au bout il n’y a pas de feux qui permettraient à quelque mécontent de venir en découdre avec moi pour cause de lenteur excessive. Une fois dans la zone du centre commercial, et après avoir été effectivement dépassée, notamment sur un rond-point, un doute me prend : à quelle vitesse suis-je autorisée à rouler? J’opte pour le 30km/h. Ce qui, vu le caractère peu dense de ce centre, relève là aussi de la gageure.
Enfin j’arrive, soulagée de ne plus avoir les yeux en permanence sur le contrôle de vitesse. Au retour, oui je sais c’est mal, je m’autoriserai quelques petites incursions dans la zone des 35…
Bilan de l’opération : c’est nul ! Il me semble qu’il avait été prouvé qu’une vitesse constante était nuisible pour la conduite parce qu’elle faisait baisser l’attention du conducteur. Ici, ce risque-là est mince, tant il est étrange, et demande une attention de sioux, de rouler à moins de 30 km/h sur une route dégagée, sans habitations ni piétons. Mais, du coup, on fait plus attention à sa vitesse qu’à sa conduite, et, surtout, on est obligé de vérifier en permanence que quelque contrevenant, énervé, n’a pas décidé de dépasser dangereusement le tas inerte que vous êtes pour lui sur la route afin de rouler à une vitesse normale… Tout cela me semble plus propice à favoriser des accidents qu’à en empêcher.
De plus, pour les habitants des villes qui quittent peu leur banlieue, je ne suis pas certaine qu’il soit très bon pour les voitures de rouler en permanence à cette vitesse réduite et en seconde…
Enfin, si ce que met en avant la municipalité est vrai, en particulier le projet sous-jacent de décourager certains de passer par Bègles parce que la circulation y serait fluide, je ne suis pas certaine que de renvoyer ces derniers sur les voies rapides déjà saturées soit une bonne idée sur le plan écologique, ni même en terme de sécurité. Les décourager en rendant la circulation « visqueuse » ne me parait pas un bon choix stratégique, ni pratiquement, ni électoralement… Parce que cette viscosité va impacter tout-le-monde, y compris les professionnels qui sont sur la route : artisans, commerciaux, professions médicales etc. On se souvient de la part prise par la limitation de vitesse à 80 km/h dans l'exaspération des automobilistes qui a contribué au développement du mouvement des Gilets jaunes.
Devant les remarques acerbes d’un riverain qui se plaignait de cette limitation de vitesse généralisée, et me disait que les contraventions tombaient sur les automobilistes comme les feuilles en automne, je me suis demandée, vraiment, quelle mouche avait piqué la municipalité ?
Autrefois, la vitesse en ville était limitée à 60 KM/H, elle est descendue à 50 km/h. Là, nous en sommes à 30. La prochaine fois, c’est 20?
Le but, c’est peut-être que nous faisions tout du vélo! Mais les lobbies du commerce vont sentir le vent tourner quand nous ne pourrons plus aller dépenser nos sous dans la grande distribution parce que nous irons acheter à côté de chez nous. Ce qui me semble, pour le coup, un effet tout-à-fait bénéfique de cette limitation de vitesse.
Le problème, c’est que l’on ne peut pas tous faire du vélo, et là je pense aux malades et aux personnes âgées, mais aussi aux professionnels...
Alors je me demande…

L’automobiliste, cible de choix des innovateurs urbains

Cette mesure me fait penser à deux autres, qui, elles aussi, ont l’air d’être de bonnes idées, mais se révèlent fort gênantes pour le citoyen de base.

La première, c’est la généralisation du stationnement payant dans les agglomérations. Cela fait longtemps que le stationnement est payant en ville, mais on arrivait toujours à trouver des places non payantes, dans des parties non commerçantes, qui permettaient d’aller ensuite dans le centre ville en marchant ou en prenant le bus. C’est fini, à Bordeaux en particulier. Et donc, seules les personnes qui peuvent payer un stationnement, ou une contravention, peuvent venir s'approcher du centre-ville en voiture. La ville devient réservée aux riches et aux touristes…

De même, dans plusieurs banlieues, l’éclairage urbain est éteint la nuit. A Bègles ou à Mérignac, par exemple, plus de lumière entre 1H30 et 5 heures du matin. Résultat, si vous traversez la ville en voiture dans ces heures-là, vous n’y voyez rien, surtout si vous venez des boulevards qui, pour le moment, restent éclairés. Il y a un effet trou noir très dangereux, et les feux de croisement ne pallient pas à ce problème. Aussi, je l’avoue, si je me retrouve dans cette situation, je me mets en phares pour anticiper la venue d’un piéton sur la chaussée que je n’aurais pas pu détecter à temps sans cela. Des piétons m’ont confirmer qu’eux-même sentaient le danger et allumaient la lampe de leur téléphone portable.
Enfin je rappellerai que la diminution des attaques urbaines à la personne n’est pas liée au nombre de caméras de vidéosurveillance, mais au développement de l’éclairage urbain.
Il aurait été plus simple et moins problématique, me semble-t-il, de diminuer l’intensité de l’éclairage urbain, par exemple en éteignant un lampadaire sur deux, ou en affaiblissant leur luminosité, quitte à mettre un système permettant de rétablir la pleine lumière en cas de passage automobile ou piéton.
Cet effet « trou noir » se retrouve aussi sur la rocade péri-urbaine, dont une partie n’est plus éclairée non plus, sans pour autant que les bordures soient éclairées par des bandes réfléchissantes. D’après une amie, les autorités interpellées sur cette innovation prétendraient que l’affaiblissement de l'intensité de l'éclairage entraîne une augmentation de la vigilance, et donc pas d’augmentation des accidents. J’aimerais bien avoir confirmation de cela, parce que, avec un raisonnement pareil, autant cesser de rendre les routes sûres : la perception du danger suffirait à diminuer celui-ci… De plus, même si momentanément ce mécanisme pouvait fonctionner sur la rocade, très vite les conducteurs vont s’habituer à ne pas bien voir, et là…

J’espère que nous aurons vite des statistiques sur l’effet réel de toutes ces mesures, empêchantes pour le citoyen, et dont je me demande si les inconvénients et les risques ne sont pas largement supérieurs aux effets bénéfiques escomptés… En vrai, cela me fait penser au management par projet « J’ai une bonne idée; je réfléchis à comment la mettre en place; je la mets en place; et je passe au nouveau projet… ». Dans certains domaines, comme au niveau de l’État, on a parfois l'impression que les décideurs sont hors-sol, qu'ils n'ont aucune idée de comment vivent les gens au quotidien (et même que certains, peut-être, s'en fichent).

En conclusion je dirai que je voulais juste apporter le témoignage d'une usagère lambda, tout en précisant que je ne suis pas contre les limitations de vitesse, mais que je suis contre leur utilisation non différenciée. Sauver des vies est un combat juste et qui justifie des efforts et, si le bénéfice en terme d'accidents et de vies humaines sauvées est avéré, je soutiendrai des deux mains cette mesure, mais je considère que chaque fois que l’on limite la liberté des citoyens, cela doit être non le résultat d’une « idée » mais la conclusion d’une étude prouvant que cette limitation se justifie par des avancées indiscutables pour ces mêmes citoyens ou pour d'autres, qui contrebalancent et dépassent les inconvénients.

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