La révolution sur les rails

Elle m'a proposé de prendre place à côté d'elle, dans notre magnifique et efficace tramway, en s'excusant : « Le gros sac, là, n'est pas à moi ». Elle a désigné alors du regard une autre voyageuse, jeune et belle, qui s'était délestée de son volumineux sac de voyage en encombrant ma voisine. Je m'insère dans l'espace laissé libre par le bagage, et la rassure : « Ce n'est pas grave, merci !».

Elle m'a proposé de prendre place à côté d'elle, dans notre magnifique et efficace tramway, en s'excusant : « Le gros sac, là, n'est pas à moi ». Elle a désigné alors du regard une autre voyageuse, jeune et belle, qui s'était délestée de son volumineux sac de voyage en encombrant ma voisine. Je m'insère dans l'espace laissé libre par le bagage, et la rassure : « Ce n'est pas grave, merci !».

« Elle » c'est ma voisine de tram, une dame entre deux âges, discrète et souriante.

Comment une conversation a-t-elle suivi cet échange de transport en communs, fort courtois, mais banal ? Je ne sais pas. Peut-être un respect de l'autre, dans la façon de parler de ma voisine, qui m'a sortie de la distance maintenant rendue nécessaire par la promiscuité involontaire avec ses contemporains. Peut-être une réflexion de sa part sur la maigre affluence en ville, pour un samedi précédant Noël. Je lui ai suggéré que la récente grève de tramway avait peut-être découragé les acheteurs. « Mais non, il suffit de se renseigner sur internet pour savoir que le trafic a repris ! ». Un abîme de réflexions me vient, portant sur la façon dont les citoyens se sont mis au numérique, même cette dame, dont je comprendrai plus tard qu'elle est grand-mère et appartient à une famille de conducteurs de bus.

La grève, elle connait. Quand son mari est parti manifesté en 68, il lui en a demandé l'autorisation : elle venait d'avoir un premier bébé mais lui a cependant répondu « Vas-y, on se débrouillera toujours ». Mais depuis, me dit-elle, « Ce ne sont plus des négociations, mais de l'information. Ils ne discutent pas, ils font semblant, tout est décidé à l'avance ! ». Elle soutenait les récentes revendications des conducteurs : « Avant on s'expliquait, on n'était pas d'accord, c'était parfois chaud, mais on défendait son point de vue, et on finissait par obtenir un accord ». Et, bien sûr, cette absence de discussions « ...profite toujours aux mêmes. ». Elle démonte en quelques mots les stratégies actuelles des dirigeants. Déplore l'immobilisme des citoyens.

Nous évoquons les lycéens qui se sont mobilisés l'an dernier, malgré un manque de politisation notable. Je lui exprime ma foi dans les capacités de réaction de la jeunesse pour défendre son avenir, malgré un appauvrissement certain de leur conscience politique et le matraquage publicitaire qui pousse à consommer et à espérer seulement dans le plaisir immédiat.

Elle n'est pas opposée à ce constat, mais précise :

« Oui, mais alors, il faudrait qu'ils la fassent vite, la révolution ! »

Voila. Je descends la première pour faire les courses de Noël, nous nous disons au revoir comme deux personnes qui se connaissent depuis longtemps.

Cinq stations pour faire la révolution.

 

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