Merci père Noël!

Tu n’as pas une longue barbe blanche, ni des bottes fourrées (encore que…) et tu portes plus souvent un costume bien coupé qu’une houppelande écarlate, mais je t’ai pourtant reconnu, petit papa Noël, Ô toi sans qui cette fête ne serait pas ce qu’elle doit être.

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Depuis toujours je te chéris, en secret. Dès ma plus tendre enfance je me permettais de te poser un ultimatum « Père Noël, si tu existes, tu m’apporteras un livre où, à chaque page, je pourrai réaliser un vœu. Si je n’ai pas mon livre, c’est que tu n’existes pas!… ». Je laisse deviner l’ampleur de ma déception, mais celle-ci m’a fait grandir: j’ai compris très tôt qu’il n’était pas nécessaire de considérer les choses comme possibles pour y croire. Cela valait pour les autres comme pour moi-même. La différence résidant dans le fait que le croyant pense que ce qu’il croit est vrai, l’optimiste lucide pense plutôt qu’il n’est pas dérangeant de croire à l’impossible, si l’on sait que ce n’est pas possible. Parce que, même si ce n’est pas possible, la volonté, soutenue par la croyance, va permettre d’aller dans le sens de ce que l’on cherche. Mais ce sera avec une clairvoyance que n’a pas celui qui, bêtement, croit: le croyant, donc, ou l'adepte. En effet ce dernier ne cesse de se leurrer, puisqu’il veut croire à tort que les choses dont il souhaite qu’elles adviennent soient possibles, ou que les évènements se sont passés d’une façon conforme à sa croyance, mais niée par l’histoire : il ignore donc délibérément tous les signes qu’il se trompe. Et cela peut l’amener vers l’aliénation ou vers la chute, parfois vers l'agression envers celui qui lui démontre son erreur. Ces évolutions sont davantage épargnées, en principe, à celui qui croit en sachant que ce à quoi il croit n'est pas réel.

Un de mes enseignants m’avait dit « Si vous ne croyez pas, c’est que vous croyez à votre incroyance ». Réflexion qui m’avait plongée ensuite dans des abîmes de réflexion. Finalement, je crois que c’est l’inverse, je ne suis pas incroyante, parce que je sais que Dieu, quel que que soit le nom que l’on lui donne, est une réalité puisque tant de gens considèrent qu’il existe: son existence se situe là, dans la tête et le cœur des humains, et c’est déjà beaucoup, car cela a des conséquences. En revanche il ne s'agit pas d'une croyance de ma part, mais d'un constat, qui n’est pas remis en question par ma certitude, éclairée par quelques connaissances scientifiques, qu’aucun petit père des peuples ne me regarde d’en haut afin de décider si mon parcours sur terre justifie qu’il m’accepte un jour dans son royaume paradisiaque, ou pas…

Donc, pour en revenir au père Noël, vous aurez compris que, en fille de mon temps, j’y crois et, en même temps, je n’y crois pas. De la même façon qu’enfant je posais des défis pascaliens au géant barbu, tandis que j’allais vérifier dans les placards de la chambre de mes parents ce qu’ils avaient acheté pour moi, désormais je suis d’une lucidité douloureuse sur l’incapacité de nombre des dirigeants des pays industrialisés à gouverner pour les peuples et à sauvegarder la planète, et donc l’avenir des êtres humains, tout en espérant toujours que l’un d’entre eux se réveille, et notamment le nôtre, et opère une révision déchirante de la conception de son rôle. Et ceci afin de prendre des décisions importantes, non pour sauver ses amis riches, mais pour redonner à notre démocratie sa grandeur et ses valeurs et pour revenir à une consommation non destructrice et à taille humaine.
Je crois au père Noël? Oui, mais par désespoir. Parce que je sais que cela n’arrivera pas.
Et nous le savons tous, hélas.
Simplement, certains veulent encore se leurrer, ils parlent de complotisme, ils disent que ce n’est pas si simple, ils ne voient pas que tout va dans le même sens, et que cette épidémie, comme les assassinats terroristes, comme les crises économiques, sont toujours des occasions pour que le capitalisme reprenne un peu plus de poids encore par rapport à la démocratie, à la liberté des peuples et aux valeurs humanistes, et pour que les riches s’enrichissent davantage tandis que les classes moyennes et les plus en difficulté s’appauvrissent encore plus.

Mais nous avons notre père Noël: c’est celui qui, alors que les pays voisins se reconfinent, nous autorise à ne pas avoir de couvre-feu le soir de Noël. Quel sourire du destin, quel généreux choix! Le 24 décembre on a pu sortir au milieu de la nuit! Merci père Noël! Juste le soir où les gens se retrouvent en famille! Mais que c’est bien trouvé!
Je sais qu’une liberté n’a pas besoin d’être éprouvée dans la réalité: il suffit que l’on sache que l’on peut s’en servir pour se sentir libre. Mais, en l’occurrence, savoir que l’on pouvait sortir dans la nuit du réveillon alors que le Père Noël nous avait fait savoir que ce ne serait pas possible pour le réveillon du Nouvel an, cela a gâché un peu la fête. Comme on se doute aussi que l’on va être à nouveau confiné en janvier, la bûche glacée avait un petit goût amer… Surtout qu’on la prise sur la tête et que ce n’est pas fini…

Dans la soirée du 24 décembre, bien avant minuit, je suis allée à Bordeaux en voiture, voulant user de cette liberté si rare désormais d’une promenade nocturne et voir l’illumination de la ville. Nous n’étions pas nombreux à vouloir jouir de cette incursion dans le monde d’avant: en fait, il n’y avait pas un chat. Et les lumières étaient pauvres.
On aurait pu s’imaginer des bandes de jeunes errant dans la ville, des promenades aux flambeaux, des manifestations joyeuses.
Rien: Bordeaux ville morte, tout le monde était à la maison devant son sapin, se demandant de quoi demain serait fait en se serrant les coudes avec ses proches et en mangeant de la dinde aux marrons.

C’est paradoxal, non? On a une soirée où l’on pourrait sortir sans dérogation, toute la nuit, et on reste calfeutré chez soi… Et que l’on ne me dise pas que c’est pour des raisons sanitaires car il est beaucoup plus dangereux de rester chez soi, même en petit groupe, que de se promener dans la ville avec un masque. Même à minuit.

Et si les gens en avaient marre de ces décisions incohérentes? Et s’ils voulaient signifier à notre monarque que l’on n’a rien à faire de sa pseudo-générosité et que l’on sait que l’on n’a plus désormais, que le droit de travailler et de dépenser? Ce ne serait pas un bon slogan, ça, à inscrire en haut de nos mairies « Travailler, acheter, s’écraser »? Avec la définition à venir de "Qu'est-ce qu'être français?"...

J’avoue que sur le moment, devant ces rues de fin du monde, j’étais déconfite. Dans l'absence, dans le silence, j'ai entendu le malheur de mes contemporains qui vivent depuis presque un an avec le spectre de cette épidémie, la réalité de l'enfermement, la fin des plaisirs partagés, culturels et conviviaux. Et la peur de la police, pour une auto-attestation mal rédigée ou une manifestation pourtant légale.

Mais ensuite je me suis dis que cet engourdissement, ce repli sur soi, allait peut-être permettre un réveil de notre population qui, toute entière, souffre du joug de dirigeants qui ne gouvernent pas pour le peuple et avec lui, mais contre lui. C’est la généralisation de la souffrance qui va peut-être permettre une union dans la réflexion et dans l’action. C’est elle qui va déciller les yeux des croyants (qui ont cru à Emmanuel Macron, au pragmatisme économique, à la fin de la lutte des classes, à la social-démocratie etc.) et qui va nous permettre de réaliser que nous avons des problèmes en commun et que c’est ensemble qu’il va falloir les résoudre.

Je vous avais dit que je croyais au père Noël…

 

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