La mort des Mots

C'est vrai qu'il y a des mots qui non seulement désignent un objet, un sentiment, un geste, une action mais qui croquent sous la dent, fondent sous la langue, bref des mots gourmands. Chacun a les siens. Et ces mots vous disent plus qu'ils ne parlent, décrivent plus qu'ils ne signifient.

C'est vrai qu'il y a des mots qui non seulement désignent un objet, un sentiment, un geste, une action mais qui croquent sous la dent, fondent sous la langue, bref des mots gourmands. Chacun a les siens. Et ces mots vous disent plus qu'ils ne parlent, décrivent plus qu'ils ne signifient.

Les mettre sur le devant, c 'est ainsi faire œuvre quelque peu impudique, pour le moins relevant de l'intime

Ainsi de péronnelle et de pimprenelle . C'est ainsi que j'appelais mes filles et leurs amies car j'aimais ces mots au pluriel bien que sachant que la pimprenelle est une vivace banale de nos jardins calcaires

Ainsi nonobstant qui m'a toujours paru à la fois à cheval et de blanc vêtu. Proche de néanmoins il est quand même plus cabré et fier !!

Il y a aussi gibecière. Quoique je ne sois pas chasseur sinon de mots, d'idées et de sensations, j'aime les mettre, comme Merle, dans la gibecière de ma mémoire.

Coruscant aussi que Cendrars touille dans « Moravagine » du bout de son crayon manié d'une main gauche pourtant si adroite.

Affidé que j'aime pour son aspect trouble, ces personnages sombres, spadassins que l'on retrouve dans la fresque majestueuse et magistrale de Zevaco, « les Pardaillan », mais je préfère porte-coton, beaucoup plus méchant. Car si l’affidé est obscur, rampant il a son honneur.

Hoirie : - «  puis-je avoir une avance d'hoirie ? »  me ravit d 'aise. Peut-être parce que cela rime avec armoiries mais avouez que cela a une autre allure qu'héritage ? Je l'ai découvert, je crois, dans « les mémoires d' Adrien » de Marguerite Yourcenar.

Et puis il y a ce joli mot de venelle qui semble appartenir à un espace en voie de disparition, ni urbain – la ruelle- ni rural où il y a le sentier et la sente – forestiers- et le chemin . La venelle n'est bordée que de rares maisons hors tout lotissement et de beaucoup de potagers.

Que pensez-vous d'accoiser qui mériterait de sortir du puits où on le tient depuis plus d 'un siècle. Il signifie calmer, consoler, tranquiliser.. rendre coi, quoi !

Le vocabulaire est un peu l'oxygène de la langue.A son appauvrissement correspond la fatigue et l'essouflement de la pensée. A tel point que les grands penseurs et leurs épigones au psittacisme ampoulé ne se priveront pas de lancer à la volée de pleines brassées de concepts qu'ils disent opératoires destinés à opérer la réalité à corps ouvert et nous la rendre intelligible. Genette fut le maître de cette glose gluante où lui-même se perdit nageant dans ses champs opératoires comme une mouche dans un pot de fiel. Mais il n'est malheureusement pas le seul.

Nous avons pourtant eu a former notre langue de tant d' apports à commencer par le grec et le latin qui nous permet aujourd'hui de parler de courses hippiques, d'art équestre et de boucherie chevaline.

Et que dire des argots, de ces argots tombés, eux aussi, en désuétude comme ceux qu'utilisait Lebreton à tel point qu'il ne négligea pas d'adjoindre un lexique à son fameux «  Du rififi chez les hommes »

Extrait :

« L'une d'elles jeta un coup de saveur sur une équipe de mirontons qui venaient de soulever la tenture bleue de l'entrée et murmura à sa pote :
« Te détranche pas, Lily, La Mondaine ... »
Pour que les caves qui les serraient de trop près n'entravent pas, elle ajouta en verlen:
Auguste Le Breton, Du rififi chez les hommes »Gallimard 1953, p. 36

Puis il y a aussi l'argot de l'après-guerre, celle d'Eddie Constantine et de Lemmie Caution, quand on parlait de limace pour la chemise et de futal pour un pantalon.

Mais arrivent alors tous ces jolis mots de mes voyages, comme «  bonbon-fesses » qui a une autre allure que suppositoire ! Et ce génie africain de fricoter la langue de Molière pour en faire

un jus de chique réjouissant. Cadavrer pour tuer me paraît juteux . Je le tiens de ce grand poète naïf qu'est la chanteur Zao. Mais combien d 'autres !!!

Enfin parlons de ces vieux mots en déshérence comme bréhaigne et podagre qui désignaient la stérilité et la goutte.

J'avais aussi un jalouset quand j'étais petit. Je le tenais dans un étui de galuchat. Le galuchat a disparu – c'était de la peau de poisson qui, tannée, permettait de faire des étuis. Le pipeau remplace le jalouset et l'ocarina a disparu de nos mémoires, de nos bouches et oreilles

Mais même sans jalouset vous pouvez aller à la saison des pariades –saison des amours pour les perdrix- vous promener, guetter les daguets dans les taillis et revenu, faire chauffer dans un coquemar -une bouilloire- de quoi vous faire une infusion après avoir enlevé le margouillis de vos bottes, corriger vos livres et ajouter quelques scolies savantes et autres apostilles.

Bref, je les jette à pleine main ces vieux mots un peu poussiéreux, peut-être, raccornis, sans doute, mais qui ont un parfum de bergamote pour ceux qui aiment traîner dans les dicos.

Allez, deux derniers, pour la route :

Carambole. Si usité jadis lors des crashs et autres accidents de voitures , des carambolages en série, mais qui désigne aussi, au billard, la boule rouge, ( à ne pas confondre avec carambouille qui désigne ce que font les hackers modernes c' est à dire des magouilles et arnaques compliquées et financières ) et,

Tribulations que l'on ne voit plus qui signifiait aventures, adversités, difficultés... ? Vous souvenez vous « Des tribulations d'un chinois en Chine » ? Un Belmondo – Rochefort réjouissant sous la caméra de de Brocca

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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