Plein la bouche ! partie 2

Second volet de la série de l'été sur les mots de langues franco-romanes utilisés au Québec, dans l'aire du parler joualonnais. Nous retrouvons à travers eux de vieilles sources berrichonnes, gallèses, poitevines, saintongeaises, picardes... Sources qui, en France, sont presque taries.

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Second volet de la série de l'été sur les mots de langues franco-romanes utilisés au Québec, dans l'aire du parler joualonnais. Nous retrouvons à travers eux de vieilles sources berrichonnes, gallèses, poitevines, saintongeaises, picardes... Sources qui, en France, sont presque taries. Ce rapide coup d'œil nous lance sur la trace de possibles étymologies par le simple fait que nous sommes ici mis en présence d'un usage actuel ou récent de termes souvent anciens dont les origines, confuses, s'estompent.

 

Plein la bouche ! partie 2

 

Babiche :
Pourquoi pensais-je qu'il s'agissait là d'une matière ? Ou alors la babiche est-elle à la babouche ce que la liche est à la louche, la miche à la mouche ? Mystère entier, impeccable et sauvagement luisant. Demandons à l'oracle ! Mais Laurendeau, en bon matérialiste, s'interpose entre nous et les prêtres : N'allez pas écouter ces maudits clercs, saprés baubiats de mes deux ! Une babiche est une lanière de cuir non tanné très solide utilisée jadis par les aborigènes nord-américains pour lier les ballots de pelleteries et, en général, comme câbles tout usage.
Citation : « En nouant les extrémités recourbées d’un grand canot d’écorce avec de la corde de babiche, trois femmes-frégates par extrémité faisaient fort aisément voler la chasse-galerie, en ces temps obscurs. »
Nota bene que "babiche" venant effectivement du micmac ababich qui signifie plus ou moins "corde", une corde de babiche est une corde de corde.

 

Bagosse de patate :
Vierge Marie et tous les saints, protégez-moi ! Je sentais bien qu'il était question de se piquer la ruche ! Eau de vie de pommes de terre, produite illicitement, "et souvent frelatée" rajoute Laurendeau comme si c'était nécessaire... Décidément l'être humain est héroïque ; se lamper de la gnôle de patates !
Citation : « Ti-Franc la Patate était encore là-bas, dans l’temps, avec son fameux alambic, tant et tant qu’on avait pris un coup de bagosse de patate pas mal fort, pis qu’on voyait pu ben clair pour rentrer au chantier. »
Autre usage : « Êtes vous paqueté jusqu’aux oreilles de c’te bagosse d’eau-de-vie de groseilles des femmes-frégates ? » Bagosse prend ici le rôle d'un qualificatif, pour signifier que l'eau-de-vie de groseilles de ces fichues femelles est un vrai malheur pour les neurones des mâles. On voit bien qu'elles ont une idée derrière la tête à vouloir nous faire lamper de cette chimie...
Chez les anglophones, ces poisons existent évidemment aussi, et portent les noms imagés de home brew, de hooch, et de moonshine. Nota bene que hooch vient d'un mot aborigène de l'Alaska, hutsunuwu, anglifié en hootchinoo, puis hootch : putain de bière d'ours de la mort qui te tue raide rien qu'à la respirer. Servait, dans les forêts, à qualifier un mauvais whiskey.

 

Barrouetter :
Balader sans ménagement, ballotter dans tous les sens,comme dans un mauvais véhicule.
Citation : « Ah ben, mon maudit voyage de sans desseins, vous autres, par exemple ! Que c’est vous vous imaginez, là ? Que vous allez pouvoir me barouetter chez vous, à dos d’homme, comme ça, dans vos tord nom d’poches à guénilloux, comme si j’étais un aspique de voyage de pétates pourrites ? » Barouetter me fait penser au mot "brouette", qui, dans le morbihan oriental et peut-être ailleurs, se prononce beurouett' et vous êtes priés de rouler le R. Nota bene que dans la citation, le mot "aspique" est un juron atténué à valeur intensive, qualifiant très péjorativement, comme dans "cette merde de ventilateur est encore en train de lâcher" ou "putain de machin qui fonctionne pas". Aspique de logiciel mal fini qui plante dès qu'on y touche ! "Aspique" comme "as de pique".
Pour les esprits curieux, l'origine du mot "brouette" est assez belle : il s'agit d'un véhicule permettant de porter quelque chose (en anglais: to bear, en germanique: baeren), et plus particulièrement d'un barot. Et comme c'est un petit barot, ou barrot, voici la barouette, ou berwette.

 

Bayettes :
Si, en France continentale, la bayette est une sorte de tissu (Espèce d’étoffe qui est une revêche de Flandre, ou d’Angleterre nous dit le Trévoux), aux Canada les bayettes sont les bras.
Citation : « comme ça, en gigotant, les bayettes en l’air... »
Aucune étymologie traçable. Si vous en avez, veuillez partager...

EDIT 13:39... "Bayette" en patois normand pour "baguette", nous dit Taky Varsö (cf. infra, commentaire 1), avec la palatalisation du g en yod, frequente en joual rajoute Laurendeau qui lit par-dessus mon épaule, depuis l'autre côté de l'océan. « C'est gallo-roman jusqu'au petit linge ! » C'est même italien, comme nous le démontre Taky en son commentaire.

 

Cacasser :
Bavarder, papoter. Dans le midi de la France, on cacasse sévère, sans pour autant utiliser ce mot, dont le chant pourtant me fait remonter de fiers souvenirs de matrones jacassant à qui mieux mieux dans les ruelles.
Citation : « Elle adorait, du temps où elle était bûcheronne, se rendre au camp de flottage des Eirlondais, juste pour cacasser avec eux, jaragouiner dans leur langue. »
Aucune étymologie possible, sinon cette éventuelle filiation argotifiée du verbe jacasser (jacqueter mais en pire, d'où l'altération en "asser") ; ça sent à plein nez le brutal néologisme fabriqué pour l'occasion, par les habitants d'outre-Atlantique (repéré très officiellement par une entrée au Glossaire du Parler francais au Canada de 1930).
Sinon, à propos du verbe jacqueter, qui est relatif au parler des perruches et perroquets, nous commençons à percevoir d'où vient qu'un perroquet doit s'appeler Coco : car c'est un jacquot, figurez-vous, ou jacot, voire jaco tout court (Buffon, Hist.Nat. ois. : le jaco).
Et c'est tout pour aujourd'hui. Jaco est content.

 

Sauf que !... À l'entrée "babiche" j'ai mis, dans la bouche de Laurendeau, le mot "baubiats", qui est du breton écru du Léon occidental. Aucune chance, par conséquent, que ce jaragouineur de joualonnais pur jus puisse le connaître... Voici donc, non pas un anachronisme, mais quoi ? Un analinguisme ? Seigneur que j'ai honte fouettez-moi bien fort.

Tiens, tant que j'y suis : connaissez-vous le mahi-maha ?

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