Les mots, l'amour

Le silence des objets. Le vif, le trop vif de l’émotion. Les mots peuvent-ils venir d’ailleurs que de ce seuil : l’inexprimable ? Les mots bordent l’impossible, le rivage perdu auquel nous fait aborder l’amour.***

diane-au-bain.jpgLe silence des objets. Le vif, le trop vif de l’émotion. Les mots peuvent-ils venir d’ailleurs que de ce seuil : l’inexprimable ? Les mots bordent l’impossible, le rivage perdu auquel nous fait aborder l’amour.

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Il y a le trouble, ce voile, ce flou. L’image qui se dissout, l’image qui bouge. Le désir ou la perte du défini, du définitif, le retour de infini. Les mots, dans le signe abstrait qu’ils posent, marqueraient à la fois ce décrochage, cet abandon, et l’emprise d’une souveraineté étrangère et solaire.

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Ce que le mot porte, apporte d’abord le mutisme de son signe. Il dépose le souffle. Un essoufflement. L’air qui tremble. Le mot soufflé dans et par le néant de l’air où il se rassemble et se disperse.

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Nous éprouvons le point-panique de la parole quand s’y inscrit la présence, quand elle articule l’excès même du langage : le silence et le cri.

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Le mot, pour le corps, n’est pas l’agencement d’organes, l’état fonctionnel, il est la chair. C’est ce qui brûle. Le tissu igné où l’âme s’invente de la consomption. Le mot atteste du pondéral de l’âme. Ce qui est là de manquer et manque d’être là.

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Le sang irise et se retire dans le toucher. Là où le souffle effleure. Là où le mot se confie.

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Baroques, précieux, libertins, tel sont les mots. De l’artifice, de l’artificiel, l’art qui se fait ciel. Pour que la vie retrouve sa matière qui s’envole, s’égaie, s’ébat. Le jeu, la grâce. Sa nudité masquée : « Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores »…

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C’est le moment des matières rares, secrètes. L’incrustation des pierres, le reflet des métaux : ambre, ivoire, onyx, vermeil, cristal, marbre, cristal, bronze, cuivre, améthyste, or, albâtre, turquoise… « Ce beau corail de bouche cinabrine. »

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Bob Dylan, « Lady des basses terres aux yeux tristes » : « Avec ta bouche de mercure par des temps missionnaires (with your mercury mouth in the missionnary times ».

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Evoluer dans le dépaysement mignard de l’Eros.

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Couleurs et parfums, le thym, la marjolaine, l’azur, la neige, ce qui se nous et flotte dans les pétales, lys, œillets, pavots, myrtes, ancolies, roses.

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Et « je deviendrai beau raisin».

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Douces blandices des ombres fondues. « Ces sourcils ébénins », « un fin sucre courant », « le pourpre soupirant », « les cieux emportés », car : « Entre mille glaçons je sais feindre une flamme».

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Aragon, « Les yeux d’Elsa » : « Le verre n’est jamais si bleu qu’à sa brisure »… « Cachent-ils des éclairs dans cette lavande d’où / Des insectes défont leurs amours violentes »… « J’ai retiré ce radium de la pechblende […] Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes »…

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Voyages et métamorphoses. Nébuleuses. Merveilles. Monstres. Enluminures.

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Le vil plomb devient l’or magnifique. Ou l’inverse : le chasseur, après avoir surpris la nudité de la déesse, reçoit aussitôt la figure du cerf, il entre dans la peau du gibier que la meute pourchasse et dévore. Les mots accomplissent ces mutations étranges, noces chimiques, extases cruelles. Les mots donnent à l’amour ses itinéraires et ses leurres, son acharnement, ses variétés contraires.

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C’est l’oeuvre du feu qui opère dans les mots. Comme dans la préparation des alchimistes. Comme dans les cœurs épris. La passion, noir terrestre au bleu divin. La gaie jouissance, la fluidité du désir, les ondes du corps, l’enveloppement des caresses par l’éclat des jours et des ténèbres.

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Les rencontres dans le parc, papillons légers, abeilles, mésanges, libellules, et les fauves qui viennent boire.

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Du cristal des sphères supra-lunaires à l’obsidienne des cérémonies charnelles. Le rouge dévastateur du soleil roulant à terre, incendiant les plaines, les routes, les forêts. La goutte d’eau inépuisable.

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A l’envers des parures, de l’allusif, quand règne le cru… quand la beauté est toujours quelque chose de trop, qu’elle se défarde : l’impact illimité du don. Le corps et sa lumière obscure, le visible dépossédé de toute réserve. Le corps devenu le signe même, dessaisi de sa représentation. Toujours l’outrance de ce qui se montre.

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« Ce nom que j’employais me paraissait le plus joli des noms du sexe », Georges Bataille, au tout début de « Histoire de l’œil » ; il s’agit de « cul ». Cela ne désigne plus vraiment une zone anatomique précise, circonstancielle. On découvre la pulsion du mot. Sa pure énergie folle. Sa force signifiante à la dimension de l’absolu.

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Madame Edwarda « nue comme une bête »… D’Artémis à Actéon, le regard saisissant, le corps baigné, la vengeance animale, et les mots qui se taisent dans la bouche de l’homme égorgé, l’homme devenu proie comme au premier jour, comme l’auroch percé des grottes.

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Pour soutenir l’éclair de cette nudité totale, lorsqu’elle frappe et renverse comme une flèche, pour témoigner de l’aveuglement de la vision, Diane au bain, se profère l’obscène : « ce jour-là, dans l’orage sans pluie »…

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Et pourtant, à ce point de l’engloutissement sous le réel, le mot, alors, ouvre son théâtre. Au ciel de nuit ouverte. Dans l’écart de silence où se tiennent les figurants. Nu et fabriqué, l’objet est là, l’objet signifie. Et c’est la distance du spectacle qui fait circuler les mots, qui délie le geste et lui donne sa forme aussi fugitive qu’irremplaçable qui s’applique à l’amour.

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Imaginons que les mots soient les pierres de feu du firmament. Il faut en être ébloui, comme par un regard, sentir la lumière durcie glisser du plus lointain, de l’ailleurs infranchissable. Reconnaître, au milieu de l’incommensurable scintillement, une figure hasardeuse et rêvée, dans la pure nomination du désir, par-delà l‘ordre grammatical. Et pour le seul appel, la seule élection que l’amour soudain offre à qui ne refuse pas les enchantements.

 

© François Boucher / Diane au bain et © Edenland/ Pierres

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