L’intégrale du Baleinié

Répertorier des néologismes pour enfin donner un nom aux petits et grands tracas du quotidien, tel est le propos de ce délectable dictionnaire de poche. Car, comme le déclarent les auteurs en ouverture du livre, « Souffrir avec précision, c’est mieux savoir vivre mal ». A méditer.

Répertorier des néologismes pour enfin donner un nom aux petits et grands tracas du quotidien, tel est le propos de ce délectable dictionnaire de poche. Car, comme le déclarent les auteurs en ouverture du livre, « Souffrir avec précision, c’est mieux savoir vivre mal ». A méditer.

Jusqu’à cette drôle d’entreprise du Baleinié, comment désigniez-vous :

Le camion devant vous qui vous masque systématiquement le panneau sur l’autoroute ?

La distance à partir de laquelle on se demande s’il faut où non tenir la porte à la personne qui vous suit ?

Le fait de faire vos courses avec un caddie qui couine ?

Cette détestable habitude de vous prendre la manche dans une poignée de porte alors que vous avez une tasse de café à la main ?

Ces personnes qui ne font pas de bises quand elles font la bise ?

La recette de cuisine qui rate systématiquement quand c’est vous qui cuisinez ?

Le créneau qui s’annonce difficile, devant une terrasse bondée ?

 

Désormais, vous le saurez. Dans l’ordre, boulbos, ertepoul, (mener) glambule, abrataphier, aflète, boustoufla, glindole.

Ce dictionnaire surréaliste – et pourtant les deux pieds dans notre quotidien – donne la clé de manière irrésistible et définitive à tous ces « bahans », ces mots simples comme bonjour qui ne vous reviennent jamais. Un mot pour chaque petite misère de tous les jours : répondre au dentiste alors qu’il a ses doigts dans votre bouche, sortir souriant de chez le coiffeur alors qu’on est effondré, applaudir un verre à la main, acheter un livre dont vous n’avez pas besoin à cause de son bandeau accrocheur (ce qui n’est pas le cas de celui-ci). 454 entrées, autant de lois de Murphy et autres désagréments dans lesquels chacun se reconnaîtra.

Les entrées de chacun de ces néologismes suivent les codes d’un dictionnaire habituel : prononciation, nature du mot, genre, courte définition, liste des termes ou expressions dérivés, citations (souvent dues à Gilles Pelletier, pseudonyme de Gil P. Le Thiais, écrivain et poète anonyme). S’édifie peu à peu une novlangue qui, au contraire de celle d’Orwell, n’est pas destinée à bâillonner le vocabulaire mais, à l’inverse, exploite ses infinis poétiques et définitionnels.

Comme toute langue, celle du Baleinié, a ses règles (élastiques et libres) : les mots sont forgés sur des principes euphoniques ou cacophoniques, ils détournent des expressions, lexicalisent des onomatopées et jouent de leurres. Attention aux faux amis, comme « canaper », qui, contrairement à ce que vous pourriez croire, signifie « arriver à l’heure, mais en sueur » ! Cette langue à son intensif, « ousse ».

Exemple : « dadu : bruit malpoli que le fauteuil en cuir a fait quand vous vous êtes assis dedans.

Ousse-dadu : Silence du même fauteuil quand vous vous rasseyez pour prouver que ce n’est pas vous ».

Pas compris ? on reprend.

Exemple 2 : « double-riquesta : tentative d’aplatissement extrême pour se glisser entre deux tables de restaurant.

Ousse-double-riquesta : … avec gros manteau ou gros fessier ».

Démonstration : « Plute : prix oublié sur un cadeau ».

Et quand, en plus, c’était en solde ? bravo, « ousse-plute », vous avez tout compris.

Ce dictionnaire permet deux lectures complémentaires : l’une centrée sur cette langue inventée, à la fois poétique et drôle, proprement oulipienne. L’autre, qui tiendrait de la sociologie zygomatique, permet de se délecter de ce répertoire de nos petits tourments du quotidien, de A (comme a@paz, ordinateur têtu qui vous signale des trucs) à Z (comme zwycky, être battu au scrabble par un enfant à qui vous avez appris à lire).

 

Après lecture de ce drôle de guide, vous pourrez râler et bougonner comme un capitaine Haddock lettré. Un poche à garder à portée de main, donc. Il serait dommage de ne pas savoir comment raconter votre dernière mésaventure autoroutière (problème de « zoupard », la fameuse distance entre le ticket de péage et l’extension maximale de votre bras) parce que votre Baleinié est « xu », « objet rangé mais où ? » (Dans toutes les bonnes librairies, bientôt sur votre table de chevet).

A se procurer d’urgence, sauf si vous avez peur de la « ousse-dreps », « fou rire avec bronchite et côte cassée ».

 

CM

 

Le Baleinié, l’intégrale, Christine Murillo, Jean-Claude Leguay et Grégoire Œstermann, Points Seuil, « Le Goût des mots », 182 p., 6 € 50.

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